PREMIERS VOYAGES

Tanger, Casablanca, Palma de Majorque, Toulouse, Barcelone, Alicante

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BARCELONE

Un virage sur le terrain après avoir passé la ville. Un cirque de montagne qui descend vers la mer. Très plat en arrivant, très marécageux. Les hangars. Virage. En avion on ne se rend pas compte de la position par rapport au sol quand on ne le voit pas. C’est ce qui cause bien des accidents dans le brouillard.

Revenant des Baléares dans un hydro cet hiver, je dormais, profondément abruti d’avoir vu pendant des heures et des heures la même Méditerranée bleue. Tout d’un coup, je me sens frappé sur le bras : le radio, un de mes amis me montre le hublot.

- Regarde!”. J’ouvre les yeux et j’écarquille au hublot. Je vois le ciel formidablement bleu, et un bateau la tête en bas.

Il a vraiment fallu que je fasse un effort de quelques secondes pour ne pas avaler cette nouvelle plaisante fantaisie de la nature qui faisait un gros cargo se promener la tête en bas dans les nuages. Alors je me suis rendu compte que le bleu du ciel, c’était la mer et que le ciel je ne le voyais pas, il était sous mes pieds : nous étions en train de tourner autour du cargo pour lui dire bonjour et faire reconnaître nos lettres initiales.

Évidemment dans la réalité, nous avions repris déjà notre route droite lorsque je me suis fait l’explication, mais j’aurais certainement mis plus de temps à comprendre si la nature avait prolongé notre position sur l’aile sans qu’il fut besoin de la limiter pour ne pas tomber.

C’est l’histoire du verre d’eau que vous pouvez retourner sans que l’eau n’en tombe, à condition bien entendu de le faire très rapidement et sans prolonger la position.

Donc pendant la descente pour l’atterrissage, on voit de son fauteuil, tour à tour et sans heurt, ciel, montagne, ciel, terrain et enfin on reprend la position normalement horizontale.

Alors le fantastique recommence. Les maisons grandissent, les arbres arrivent à nous, les hommes ont une figure et des bras, les voitures ont leur vitesse, la proportion terrestre revient.

L’avion s’approche, s’approche très vite, trop vite, effroyablement vite, on a l’impression qu’il va se casser en touchant, il frôle le sol, à une vitesse effrayante, peut-être 200 à l’heure, tout va casser! Non il ne touche pas, il frôle, il ne touche toujours pas, quelle rapidité! Mais il ne va pas atterrir! Ce n’est pas possible! Il va repartir! Non. Voilà, boum! un bond, boum encore, les roues touchent, tout cela roule avec un enfer, c’est inouï, c’est une impression formidablement épouvantable, nous roulons sur deux roues. Vite, vite, mais si vite qu’on pense que rien ne va s’arrêter, nous allons dans le talus, dans les arbres! Quelle impression! Que c’est long...! et tout d’un coup, la queue de l’appareil s’abaisse, la roue arrière touche le sol, alors l’appareil reprend son équilibre de défense, le pilote peut sans craindre de basculer, faire agir les freins. L’avion s’arrête.

Demi-tour sur le terrain et rondondant rondondant... nous approchons près de la plate-forme en ciment qui nous permettra de descendre en terrain sec et propre.

L’hélice s’arrête. On ouvre la portière, on approche un escalier roulant à trois marches. Nous descendons.

Barcelone. Calme. Soleil. Curieuse impression, après deux heures de bruit, de ne plus entendre de vrombissement.

L’avion de Marseille n’est pas encore arrivé. Nous avons quelques minutes.

Coffe con letché signores!”

C’est la tenancière du bar qui offre le petit déjeuner aux passagers de la part de l’Aéropostale. Ça ne se refuse pas. Quant à moi du moins, le café, le voyage, tout cela est bien énervant et je me contente de dévaliser le sucrier.

Chacun de nos amis vient nous serrer la main. L’avion de Marseille arrive. Nous l’entendons à son tour faire boum, boum et rouler très vite jusqu’au loin du terrain. Toujours la petite voiture sur pneumatiques qui apporte les sacs de courrier.

- Messieurs, si vous voulez monter?

Il n’a pas dit “en voiture”, il n’a pas sifflé!

Le moteur ronfle de nouveau. Essai au banc. Réussi. Roulement. Prise du terrain. Départ. Et choc, choc, ... plus rien, le rêve qui commence. Le monde qui se rapetisse, l’enchantement du pays fauve qui va commencer. Car toute l’Espagne est fauve. Fauve et herbe.

Le soleil qui luit toujours sur son côté méditerranéen, dore encore sa couleur, fauve comme je voudrais bien un manteau de fourrure!

Trois heures de vol merveilleux. Alicante. Je cherche partout les vignes qui produisent un si bon vin! Je ne les vois pas.

Nous avons juste quelques minutes d’avance sur le Zeppelin qui vient de passer Sarragone.

ALICANTE

Je connais tout le monde à Alicante. Le chef d’aéroport était à Tanger avec moi. Tous les pilotes présents je les ai vus à Casa ou à Toulouse.

Les passagers vont déjeuner. Oh! c’est très simple. Un peu de bouillon, du vin, des fruits, des sandwichs qu’on pourra finir de manger dans l’avion, du raisin. C’est ce qu’il y a de mieux. Je me restaure. L’avion est agréable mais très fatiguant. Dépression, changement d’altitude, trous d’air, bousculade générale qui fatigue.

Je reste à Alicante. Adieu mes compagnons de voyage. Helbrouner me dit “A bientôt à Dakar”.

L’avion est parti. Celui de Casablanca arrive. Comme nous le regardons atterrir, le Graff Zeppelin passe à l’horizon, lentement semble-t-il, toujours la même allure que je lui ai connue à Tanger. Il vole bas. Quel confort il représente!

L’avion de Casa atterrit. Descendent le pilote, le radio. Bonjour. Bonjour! Le Général Inspecteur de l’Aviation Militaire, Général Hergault.

- Mon général, voulez-vous déjeuner un peu à notre salle?

Le général est superbe. De belles grosses moustaches blanches. Le dos un peu voûté. Beau pantalon bleu horizon à bandes larges bleu foncé. Veste col montant, genre général d’infanterie. Décorations. Képi avec son grand galon de feuilles d’or.

Il me revient à l’idée les règlements de Bruxelles: “Le gouvernement espagnol interdit le survol du territoire à tout officier et avion militaire étranger”. Les douaniers espagnols sont là... mais ils aident à remplir l’essence! Au moins par déférence il aurait pu se mettre en civil!

Quelques heures espagnoles à Alicante.

- Venez voir ma nouvelle Citroën!

C’est le chef d’aéroport qui nous invite. Moteur flottant. Confort. Vilaine carrosserie vue de côté. Radiateur affreux vu de l’avant. Toujours l’anachronisme ridicule des constructeurs français.

En Espagne, les voitures sont françaises, américaines et un peu allemandes. Les seules italiennes que l’on voit sont des Fiat. L’industrie automobile espagnole semble ne pas exister.

Sur le terrain vide de ses avions maintenant, une Espagnole joue au diabolo. Quelle vision d’avant-guerre!

Sur la terrasse nous regardons une dernière fois le Zeppelin qui continue toujours son chemin à 80 ou 90 de moyenne.

- Il est temps d’aller déjeuner. Descendons en ville.

Chacun embarque dans les voitures. J’essaie la nouvelle “Citroën” en question. Chemin poussiéreux en diable. Plaine au niveau de la mer. Cavernes d’où l’on extrait du sable, qui rappellent les habitations dans le tuffeau aux environs de St Florent à Tours.

Immense palmeraie à l’entrée d’Alicante. Quelques usines de conserves. Les fabriques de meubles qui approvisionnent le Maroc.

La foule de jeunes gosses massés sur un enclos pour le tir au pigeon. Nous sommes dimanche c’est le jour des réunions.

La voiture nous conduit à l’Hôtel Palace . Il est évident qu’on dirait en France “Palace Hotel”, mais ici on parle français! Tandis qu’en France...

Grooms gominés. Postiers en livrée et galonnés. Ascenseur... enfin la vie de Prince... Chambre espagnole! Carrelage à terre. Persiennes baissées aux fenêtres. Lingerie blanche, murs peints clairs. Naturellement WC lamentable et baignoire inexistante!

Se laver, se changer, déjeuner. En Espagne, comme aux Baléares on déjeune toujours à 13 heures. Cuisine d’Espagne aux crustacés bouillis, sauce abusée de tomates, riz avec viandes, poivre qui vous brûle. Excellente d’ailleurs quand on y est un peu habitué et que l’on sait goûter seulement de certains plats et boulotter hardiment de certains autres. Vin affreux comme toujours. Trop lourd. Je continue à boire de l’eau.

Je connais déjà suffisamment d’espagnol pour pouvoir me guider, acheter et demander ce dont j’ai besoin.

J’ai visité Alicante. Il est curieux de constater comme l’Espagne, désordonnée et inorganisée du point de vue politique, est pondérée, sérieuse, minutieuse et sympathiquement rangée du point de vue familial.

Climat délicieux et nature colorée.

La rue espagnole, avec ses petites envergures, maisons massées pour empêcher trop de soleil. L’Entrado, propre, fraîche, largement ouverte à tous, avec ses fleurs vertes et ses fauteuils qui semblent dire : venez, asseyez-vous, cette maison est la vôtre. La pondération de l’allure des gens, des hommes, des jeunes gens, déjà vieux de caractère, semble-t-il; des jeunes filles et des femmes toujours en cheveux et bras nus, ce qui donne un air familial, un air “toujours chez elle”; la pondération des “novios” éternels et de leur fiancée patiente, la grande palme des Rameaux attachée pendant l’année durant, au balcon principal; et l’ordre des jardins publics et la floraison merveilleuse que prend ici n’importe quelle petite plante mesquine...

Tout l’ensemble qui forme une richesse de choses de rien, contribue à donner à la rue espagnole un charme de sécurité. Entendez par là que les vieux tramways qui ne tiennent plus debout que par habitude, comme l’on dit, leurs contrôleurs toujours en velours jaune passé, les “carabinieros” avec leur chapeau bizarre de cuir bouilli, tout cela a pu changer de régime politique, subir des crises commerciales, surtout entendues de loin, recevoir des étrangers et s’adonner au progrès (nulle part le téléphone n’est plus répandu qu’en Espagne : de ma chambre je peux téléphoner à toute la ville et même en France) sans que ces influences soient venues effacer, ni contrarier, ni déranger leurs habitudes de religion (peut-être plus ostensibles que sincères) ni leurs règles de mœurs (on reste fiancé 10 ans).

Et le soir, comme à Manacor (je vous l’ai écrit), comme à Barcelone, à Malaga, Palma, Séville ou Grenade, dans la Catalogne, la Romagne ou l’Andalousie, les “novias” continuent gentiment à tourner en ovales sur les “paseos” promenant doucement dans leur cœur abrité, à l’heure du crépuscule calme et rose, un amour éternel, qui pour être patient n’en est pas moins profond.

Terre heureuse à qui le soleil ajoute à la beauté et procure du bonheur.








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