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L'AVENTURE AFRICAINE
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DAKAR 1933 La traversée sur l’Alsina Premiers pas vers le Sud ... J’avais pris le bateau, l’Alsina, dans ce délicieux petit port espagnol connu pour ses vins sucrés et qui s’appelle Alicante. En montant sur le bateau, j’avais fait connaissance de jolies petites brésiliennes (qui causaient si bien l’espagnol, le français, l’anglais et ... le brésilien et dont je raconterai peut-être un jour l’histoire avec leur visite à la fameuse exposition italienne organisée à Rome par le grand Mussolini en 1932 que j’ai soigneusement consignée dans mes carnets). J’ai fait un voyage charmant, tant en Espagne que sur le bateau.
En Espagne j’ai parlé espagnol. Je suis très calé, je viens de lire en espagnol la vie de Raspoutine ! Sur le bateau j’ai parlé anglais, et chanté en brésilien (qui est presque l’espagnol). Je continue tous les jours maintenant mes études d’anglais et d’espagnol. En tous cas, le peu que je savais a beaucoup contribué à me procurer de l’agrément. Il y avait à bord des jolies petites brésiliennes brunes, on dit « Morena » en espagnol et le nom est joli. A minuit quand arrive l’heure des serments et des paroles profondes on dit « Morenina » et ça veut dire « petite brune ». C’est tout à fait charmant, n’est-ce pas ? Aux Baléares on a trouvé que je ressemblais étonnamment à Rudolph Valentino, qui est mort depuis fort longtemps et dont tout le monde a oublié la photographie ! A Toulouse, chacun était d ’accord pour ma ressemblance avec Ramon Novarro, surtout le soir sous les arbres quand je chantais en anglais la “Pagan love song”, la chanson païenne. Sur le paquebot, les officiers très parisiens ont indiqué aux petites voyageuses que décidément je ressemblais à Albert Préjean. C’est moins exotique mais si précis n’est-ce pas ? Sur le paquebot nous avions monté un groupe de Jazz que je dirigeais, sentant la mode moderne avec les mains et les yeux, en chantant pour accompagner l’orchestre. Ce qui avait pu fournir une nouvelle possibilité de ressemblance avec Ray Ventura, si quelqu’un l’avait vu. Mais personne à bord ne l’avait vu. Presque tous les passagers venaient d’Italie. La chose merveilleuse qui m’a fait plaisir dans tous mes déplacements et que je veux tâcher de vous faire sentir est l’atmosphère de sympathie que j’ai rencontrée partout. Peut-être faut-il dire philosophiquement que c’est surtout parce que ça ne dure pas longtemps. Alors les gens vous disent “déjà ?” et nous serrent affectueusement la main, tristes de voir les beaux temps si rapidement finir.
Arrivée à Dakar le 15 mai 33 La première chose qui saute aux yeux quand on accoste à Dakar, c’est un paysage de désolation, avec une grève très plate qui donne l’impression, quand on ne l’a jamais vue, d’aborder une contrée sauvage, ou peut-être la fameuse Île du Diable, si célèbre dans les contes anglais. Une mauvaise impression quand on approche. C’est ce que j’ai ressenti dès que j’ai accosté, le bateau étant encore au milieu de la petite baie, entre les deux si horribles phares, en face de Gorée, n’étant pas encore à quai (sur le “warf” comme on dit en Amérique). A six heures, le steward vint frapper à la porte de ma cabine pour me dire que le Commissaire de Bord m’attendait au bar des secondes avec le Service de la Préfecture pour viser mes papiers de débarquement. J’ai quitté ma cabine et grimpé vers le bar. Ce Commissaire était un brave homme raffiné. J’avais eu souvent l’occasion de causer avec lui, entre mes longs entretiens avec les petites brésiliennes. Heureusement que cet officier me connaissait car le Monsieur de la Police montrait les dents : “Quels sont vos moyens d’existence au Sénégal ?”. Je lui expliquais que j’étais détaché par une Compagnie d’Aviation pour occuper un poste en Afrique Occidentale. “Avez-vous un certificat constatant que vous êtes bien au service de cette Compagnie ?” Je fus obligé d’avouer que je ne possédais rien de semblable sur moi. Mes contrats et mes feuilles de paiements, tout cela était bien évidemment en France dans mes valises de réserve. Qu’avais-je besoin de me charger de papiers aussi insignifiants à mes yeux. Tout finit par s’arranger sur un coup de téléphone de la Compagnie déclarant qu’elle m’attendait en effet, et qu’il était préférable de ne pas me réembarquer sur les Canaries ou sur la Guinée. On m’avait parlé de la température élevée de Dakar. En longeant le pont je n’ai pas eu l’impression d’une si grande chaleur, d’autant que je portais mon manteau sur mon pyjama. Je dois dire que la température surtout le matin n’est pas si chaude, surtout pendant le mois de mai qui est au Sénégal la saison fraîche. En tous cas la température est plus élevée à midi et les soirées sont moins fraîches que les matins, je m’en rendrai compte plus tard. Je débarquais sans casque, ce qui n’est pas prudent, mais je comptais en acheter seulement sur place, certain de trouver plus de choix qu’en Espagne, ma dernière escale. En sortant le matin de l’arrivée sur le pont du bateau : vision affreuse ! Le paysage était constitué d’une côte basse et étendue, couverte d’une espèce de pin ou de sapin appelée ici “Filaos”, seule espèce d’arbre vert acceptant de pousser sur le sable. D’énormes silos d’arachides, posés en plusieurs tas sur les jetées, aussi hauts que le hangar et les maisons. Au-dessus de ces entrepôts et amas, volent quelques grands éperviers désignés ici du mot expressif de “charognards”. Ils sont chargés de nettoyer toutes les saletés du port lors des débarquements et de celles des nègres dans leurs coins sales. Il est interdit de tuer les charognards. Toutes les cales du port de Dakar sont entièrement artificielles, faites de la main de l’homme. Les deux môles sont construits de pierres carrées sur le même modèle que ces ports que j’ai déjà vus à Casablanca et à Tanger, des blocs les uns au bout des autres. Une différence : pour économiser le ciment, on a laissé les pierres à la dimension des moellons. Aux endroits agités, les grosses pierres dépassant des “blocs” sont retenues en arrière par des chaînes. Des chaînes énormes. Un pays plat, sans presque de végétation, des vilaines maisons à tuiles rouges qui viennent de Marseille, parce que cette stupide colonie ne produit rien de mieux, pas même de quoi construire les maisons. Pas de pierre, pas de kaolin. Autant que j’ai pu le constater, Dakar est un ancien volcan parmi des roches éruptives très molles et ayant soulevé dans son éruption un terrain tertiaire de sable tendre, sorte de tuffeau très noir. Les vents dominants à Dakar sont toujours du nord. Les courants marins, attirés par l’équateur, sont généralement nord-sud. D’où il se produit ce phénomène curieux que tous les ports de l’Afrique côté Atlantique sont constitués par une poche renversée ayant son ouverture vers le sud. Le vent et le courant marin ont amené peu à peu des sables autour d’un rocher et une langue de terre s’est formée depuis le nord jusqu’à ce rocher. C’est donc une espèce de petit golfe très fermé. C’est l’histoire de Dakar, de Villa Cisneros et de Port-Etienne. Les gens ici sont effroyablement province. Il faudrait des pages pour raconter leur mentalité… et “today is not to drain” et le jour n’est pas à la pluie pour écrire si longuement ! Heureusement avec mes amis nous prenons pension chez des gens de Marseille, Toulouse, Midi de la France, pays où les gens sont gais, gentils, spirituels, que cela fait plaisir ! Je vous assure que Dakar n’est pas du tout cela. Les Bretons peuvent posséder des qualités mais comme je préfère les gens du Midi ! Comme je vous écris ceci, le canon vient de tirer. A Dakar à 10 heures tapant on tire un coup de canon. C’est très pratique pour savoir l’heure. Dakar se trouve dans le prochain fuseau horaire à l’ouest de la France. Son heure est donc décalée de 60 minutes juste sur Paris. Et comme en ce moment la France est en avance de 1 heure pendant l’été, cela fait à Paris 2 heures d’avance sur l’heure de Dakar. Donc maintenant que le canon vient de sonner 10 heures locales, vous êtes en train de vous mettre à table, et sans être méchant, je pense que Papa prend son chapeau pour sortir ! A Dakar, j’ai trouvé dans le monde de l’Aéropostale, des gens beaucoup plus vifs, éveillés et actifs que je n’aurais pensé, par un climat si chaudement décrié. Gens extrêmement aimables et prenant toute l’importance de Français au milieu de la foule des 40.000 nègres qui forment la balance de 6.000 français en 1933. Chacun veut avoir de l’importance et c’est parfois très drôle. Un brave ami que je connaissais proposa de m’emmener dans le petit restaurant où il avait l’habitude de prendre ses repas. Comme je ne connaissais rien d’autre que la pension où la nourriture “de famille” n’était pas d’un prix élevé, je me décidais à rester avec un camarade, ce qui facilite beaucoup les relations avec les nouveaux visages au début d’un séjour dans une ville inconnue. J’entrai du même coup dans la vie coloniale. Et la vie coloniale dans un port important qui sert de couloir à tout un pays, qui voit d’un bout de l’année à l’autre un continuel défilé d’Européens débarquant tout roses du bon air de France et de pauvres paludéens embarquant pour l’Europe, tout tremblant de fièvres rapportées de l’Intérieur. La “vie” se résumant dans ces mots : “Quand pars-tu ?” “Quand pars-tu”. C’était la phrase à laquelle mes oreilles avaient à s’habituer. Le matin, les gens qui se souhaitaient bonjour, à midi, pendant toute la durée des repas, dans la rue, les coloniaux qui se rencontrent. C’est toujours une question de “Combien de jours” au bout des lèvres. Je ne sais trop pour quoi, les premiers jours de mon arrivée, le changement de climat me procura comme un petit malaise, l’ennui d’une oreille qui se bouche périodiquement. Vous direz que c’était fort commode pour n’entendre pas les jérémiades des futurs départs, mais ceci eut une conséquence curieuse sur mon tempérament. J’ai remarqué autour de mes déplacements successifs que chaque fois qu’il m’arrive de descendre au-dessous de la Méditerranée, c’est-à-dire de dépasser vers l’Équateur la limite de 40° de latitude Nord, j’attrape toujours dans mon moi-même quelque chose qui, momentanément ne s’adapte pas au changement de climat. A Gibraltar ça avait été mes chevilles qui avaient grossi pendant une quinzaine de jours. A Casablanca c’était des écorchures que je m’étais fait au Cap Spartel, pendant mon séjour dans le Riff et qui ne voulaient pas se refermer le long de mon mollet droit (j’en porte encore aujourd’hui les marques) qu’un brave pharmacien espagnol avait fini par me guérir à Majorque. A Dakar, c’était mon oreille gauche qui me laissait en panne. Et comme je n’entend pas très bien de la droite depuis que j’ai été opéré pendant la guerre, il arriva que je me trouvai quasi sourd dans le petit restaurant colonial où j’avais pris l’habitude de déjeuner et de retrouver mes amis. Être sourd était peu de choses en comparaison de ce que je faillis devenir. Car je faillis devenir maboule. Je dis maboule pour signifier que c’était sans gravité, autrement j’emploierais le mot “fou”. Mais ce n’était qu’une plaisanterie, une “Rusée” dirait La Fontaine. Un anglais dirait “That’s a joke” et une espagnole “Eso es una broma”. Mais en dehors de la joke et la broma, ce qui est vrai fut ceci. Mon ami m’avait introduit auprès de bien braves gens qui composaient une famille avec laquelle il était lié depuis fort longtemps. Et comme j’ai horreur d’être seul à table et que mon ami et moi-même avions des heures de travail qui ne nous permettaient pas toujours de dîner ensemble, je me liai aussi à mon tour avec ces braves gens qui n’étaient pas méchants, comme on dit, et qui me seraient toujours une compagnie. Monsieur Dupont, - il ne s’appelait pas du tout Monsieur Dupont, mais comme il faut bien que je lui donne un nom et que je ne peux pas employer le sien, je choisis le plus distingué et honorable qui se trouve dans la langue française - car nous savons tous que Monsieur Dupont est un français moyen décoré - comme tous les français moyens - donc Monsieur Dupont - le mien - était un gros homme, c’est-à-dire un vrai colonial par conséquent, il portait un teint fatigué, cependant que son crâne ne portait pas de cheveux. Il dînait rarement avec nous le soir. Son paludisme le faisait coucher de bonne heure. Monsieur Dupont qui était employé aux services de la Préfecture servait son pays dans l’Administration avec un emploi réservé, après l’avoir servi pendant 15 années dans la Coloniale. De sa vie militaire il avait conservé un formidable ceinturon dont il usait pour tenter de maintenir sur son ventre proéminent un pantalon rébarbatif de toile blanche, comme tous les coloniaux de l’Administration. Je ne m’attarderai pas à décrire sa femme. On peut suffisamment la désigner en disant qu’elle était point pour point l’édition féminine de son mari. Elle m’aurait dit qu’elle avait pendant quinze ans suivi le bataillon de son mari comme cantinière, que je l’aurais crue volontiers. Monsieur Dupont, l’honorable Monsieur Dupont, avait deux filles. L’une était mariée avec un fonctionnaire de l’Administration - qui se ressemble s’assemble - et l’autre était affreusement timide, au point de paraître un peu ridicule. Pour mon malheur, la fille mariée venait d’épouser son brave mari trois mois plus tôt, et comme ils avaient été l’un et l’autre très sages exemplairement avant de se connaître, c’est-à-dire qu’ils en étaient à leur premier amour, et le dîner se passait en bécotteries autant qu’en bouchées. Pour mon honneur, on avait cru bien faire de me placer au bout de la table près des jeunes tourtereaux. J’avais donc à ma droite “la chérie de mon cœur” qui me tournait constamment le dos pour embrasser “Poulet Mignon”, et à ma gauche, le nez dans son assiette, j’avais la sœur timide. La conversation était sans réponse à gauche à cause de la pucelle au cœur blanc, et sans réponse à droite, pour la bonne raison que les questions n’étaient même pas enregistrées du moment qu’elles n’émanaient pas de “Poulet Mignon”. A l’autre extrémité de la longue table, il y avait le père et Madame Dupont. Monsieur Dupont était triste au temps où je l’ai connu. C’était un homme qui n’avait jamais dû être bien gai. On le sentait mélancolique par nature. Les emplois subalternes parmi lesquels il avait passé son existence n’avaient pas pu lui apporter bien des suggestions de gaieté, et sur la fin de sa vie travailleuse, le séjour colonial qu’il s’était imposé sur sa retraite n’avait pas contribué à améliorer son état, le paludisme et la chaleur aidant à la fatigue et à la lassitude. C’était la fin d’un séjour de deux ans, le séjour habituel des coloniaux, et la famille Dupont pour ne pas manquer à la règle de conversation générale des ports de la colonie, ne faisait que prononcer le mot “partir” à chacune des bien rares occasions où l’un de ses membres consentait à ouvrir la bouche. Il y avait aussi cette explication qui incitait davantage Monsieur Dupont à la neurasthénie, c’est qu’on avait parlé beaucoup en ces moments-là de supprimer du personnel dans les Administrations. La mode était venue aux restrictions comme périodiquement dans les républiques prodigues et Monsieur Dupont se demandait s’il serait repris de nouveau à la fin de son congé en France. Chacun avec un semblable état d’esprit, Poulet Mignon se bécotant avec Chérie, Madame Dupont s’épongeant, et Monsieur Dupont songeant, je restai au bout de ma table à la place d’honneur dans un “splendide isolement” qui était parfaitement effectif. Cependant la famille Dupont n’était pas tellement silencieuse, que de temps à autre elle n’ouvrit la bouche pour exhaler un soupir. Oh pas pour demander du pain, ou le plat ; non, pour cela un geste lassé suffisait abondamment pour se faire comprendre. Mais quelquefois, un chuchotement indiquait qu’un membre de la famille avait l’intention d’émettre une idée lointaine. Je voyais les lèvres qui remuaient. Les yeux fatigués qui oscillaient comme il arrive pour l’accompagnement de la mimique de la pensée. Mais aucun son ne parvenait à mes oreilles. Une conversation de sourds-muets qui auraient ignoré l’alphabet visuel. Impossible pour moi d’entendre la moindre articulation. Le défaut provenait en grande partie de mes oreilles qui, j’ai dit, étaient bloquées périodiquement, le matin surtout, mais aussi de la faiblesse des sons émis par les bouches de l’honorable famille épuisée. Je crus réellement devenir fou. De ne pas connaître le degré de faute qu’il me fallait attribuer à mes oreilles, par rapport à l’intensité du murmure prononcé par mes voisins. Ce fut terrible, aurait dit Catulle Mendès. Et cela dura plusieurs jours qui furent en réalité assez curieusement pénibles. Un matin, Monsieur Dupont annonça son départ pour le dimanche suivant, qui était trois jours plus tard et il m’invita à dîner le soir avec son remplaçant à l’administration qui était depuis de longs mois en Afrique Occidentale, mais avait encore six mois à faire avant de rentrer en France. Ce remplaçant “qui avait une femme tout à fait charmante” me dit-il, venait d’être nommé à Dakar, et voyageait déjà depuis deux jours dans le petit déraillard “centre express de l’Afrique Occidentale” pour revenir de l’intérieur des terres là-bas, très loin, d’un petit pays perdu dans la brousse de Haute-Volta, quelque part au Nord de Ouagadougou où il venait d’accomplir une année et demie de séjour pénible. Il y avait un mois que je me trouvais deux fois par jour, au milieu de cette pauvre famille Dupont, si triste, si fatiguée, si morose et si désespérante, une constante monotonie. Je me sentais plein de sympathie pour Monsieur Dupont, mais je haïssais profondément Poulet Mignon. En bref, je vis avec un certain bonheur venir dans mon horizon le “jeune Robord” “si gentil” et sa “charmante femme”. C’était au moins une perspective de changement, à défaut d’autre perspective. Ce fut un grand dîner le soir. J’étais en face d’elle. Elle était toute rose, de robe, de gaieté, de jeunesse et d’insouciance. Nous fûmes amis dès le premier regard.
Le 15 comme j’arrivais, le Couzinet traversait l’Atlantique. Après une après-midi extrêmement intéressante, passionnante et anxieuse passée dans le poste radio avec les directeurs capitaines amis etc, enfin vers 19.00 le Couzinet annonce qu’il a trouvé la terre et s’apprête à atterrir à Dakar. C’était la deuxième traversée de l’Atlantique Sud du Couzinet, en principe piloté par Jean Mermoz en 14h et 27 minutes Chacun s’envole, donne libre cours à ses nerfs, saute dans des voitures pour aller au terrain d’atterrissage, se précipite dans les rues, se bouscule pour tâcher de voir, je ne dis pas grimper sur les toits parce que ce genre de vision ne peut exister à Dakar où toutes les maisons n’ont à grand peine qu’un seul étage et couvert de tuile. Tout d’un coup un vrombissement, je sors, je cherche, regarde et j’aperçois « l’Arc en Ciel » planant sur la ville, il passe juste au-dessus de moi, quelqu’un arrive, me bouscule, m’empoigne le bras comme aux corridas en Espagne. « Ah ! Il est arrivé. Bravo. Merveilleux » Alors l’avion continue et la réalité revient. Le type qui m’avait bousculé se retrouve avec son émotion en l’air, et il reprend conscience de sa haute personnalité de Français au Sénégal. « Oh ! je vous demande pardon Monsieur ! Je ne me suis pas présenté. Je suis le Comptable de la Maison ! » Vous voyez à peu près le tableau ! Dans le cours de la journée j’avais déjà eu l’honneur de la présentation. Le chauffeur s’était présenté. Le manutentionnaire, le préposé aux transports, le receveur des aéro-paquets etc « Pardon Monsieur, Bonjour Monsieur, je me présente… ! » Très drôle l’importance que les gens prennent d’eux-mêmes, habitués qu’ils sont à commander toute une bande de nègres. Évidemment les directeurs n’ont pas eu besoin de se présenter, eux c’était inutile. C’est ainsi toujours, les gens auxquels on ne prête aucune importance s’empressent de s’en donner le plus possible l’apparence. Je suis enchanté au-delà de tout ce que l’on peut imaginer de mon voyage et de mon séjour en Afrique Occidentale. Nullement à cause du pays qui est affreux, mais à cause des multiples choses intéressantes que j’y vois tous les jours. Les paquebots, les trafics de marchandises au port, les nègres qui conduisent les taxis, les négresses qui vendent du poisson, les petits négrillons tout nus, et, juste à côté, les mosquées, les prières dans la rue, les adorations en embrassant la terre, les danses des sorciers etc… J’ai assisté à des combats, à des fêtes nègres, j’ai recueilli des renseignements passionnants sur l’histoire de la conquête des mœurs et de la vie privée des nègres. Je suis merveilleusement enchanté d’être venu jusqu’au Sénégal. La fusion de la compagnie est une bonne affaire qui est en train depuis plusieurs années. C’est un pas vers l’étatisation ou nationalisation des lignes d’aviation. Ce serait bien pour ceux qui y sont employés parce qu’ils deviendraient fonctionnaires et auraient droit à la retraite. C’est ce que tout le monde à la Cie désire. J’ai voyagé comme un prince, par avion spécial, j’ai visité des pays charmants, j’ai quitté la brume pour le soleil et il me reste ¾ de mon temps pour dormir honnêtement et travailler pour moi. Autrefois j’étais l’esclave de tous les clients, si “cocos” qu’ils soient. Et maintenant je passe mon temps sur les beaux paquebots en partance en Afrique, à flirter avec les jolies petites passagères, et c’est bien plus intéressant et amusant « thimbling » que de “faire l’article” à un marchand de vin qui n’a pas d’argent ! Et ici je suis tombé après quelques recherches au milieu d’amis charmants. Ce qui est tout à fait important pour le moral. J’adore voyager, et à chaque fois qu’il faut repartir, j’ai des regrets « On sait ce que l’on perd, on ne sait ce que l’on prend !» J’amuse beaucoup mes amis et l’on m’accueille comme un peu le “frère” commun à tout le monde. On a trouvé que j’étais très drôle en racontant des histoires. Car j’ai un peu changé mon répertoire de “diseur mondain” pour le faire glisser vers les “Histoires” plus faciles et moins apprêtées. J’obtiens toujours un gros succès amusant ou en racontant ou en lisant. Vous avez peut-être pu lire dans un des récents “Gringoire” un article d’Odette Pannetier sur Marlène Dietrich dans lequel il est question d’un aiglon mourant, d’un angelot joufflu et d’un manteau couleur de muraille ! Dit par moi c’était tout à fait drôle parait-il car le succès a été considérable. Somme toute c’est la fantaisie qui est de règle en voyageant, et c’est une excellente qualité pour le bon réveil de l’esprit. Nous sommes ici un peu loin de la France. Et les nouvelles nous y parviennent avec un certain retard. Ce qui renseigne le mieux sur la vie politique est l’ambiance apportée par les gens qui viennent des capitales et apportent l’écho du commerce ou des banques. Ici nous ne pouvons pas posséder cette sorte de renseignements parce que Paris est loin de Dakar ! Les événements d’ailleurs sont très noyés dans les titres des quotidiens, et alors qu’il y a encore des articles de fond, parodiant sur le voyage de M. Herriot à Washington, on ne centre les pages essentielles que de catastrophes de chemin de fer, de meurtre et de suicide, ou d’éternels procès entre Elle, Il… et lui ! Généralement quand les journaux n’annoncent rien de nouveau, c’est qu’il se passe seulement des choses qu’on préfère ne pas dire. En serions-nous rendu à une pareille époque ? C’est bien possible. C’est peut-être une semblable menace d’éruption qui donne un si parfait jm’enfichisme à la génération de la guerre. Loin de craindre pour ce qu’elle n’a pas, elle accepte et ne souhaite que du nouveau pour obtenir à ses yeux de nouvelles situations passionnantes. L’imprévu et le mystère seuls apportent du charme à la marche du monde ! C’est loin de ce que murmurait dans les couloirs des Tuileries la bonne vieille ratatinée Laetitia Bonaparte « Pourvu que ça dure ! » La situation d’instabilité parfaite dans laquelle nous vivons, nous les jeunes depuis la guerre, n’est nullement une situation qui nous permet d’établir des foyers, des familles, des sociétés, pas plus qu’elle ne vous encourage à prononcer le souhait « Pourvu que ça dure ! » Je viens de lire en français « Les frères ennemis » du Comte Sforza. Il termine en disant textuellement « La guerre est devenue si imminente qu’il importe à tous ceux qui ont quelques pouvoirs dans l’Europe, de retenir le choc effroyable des galères, car cette fois-ci, ce ne seront pas seulement les Galériens qui couleront à pic. »
Rêveries De Dakar vers le Nord C’est en traversant la Place Protet, cette seule jolie place fleurie de Dakar, que je lui annonçai mon départ. Je savais depuis longtemps que je devais me rendre à Saint-Louis. A vrai dire je ne devais même pas, dans ma désignation primitive demeurer à Dakar. Ç’avait été seulement une question de personnel restreint qui m’avait fait nommer temporairement dans ce grand port. Elle fut surprise et crut, comme toutes les femmes quand vous leur annoncez que vous allez partir, que j’avais influencé pour la quitter. L’assombrissement ne dura que quelques instants. Les heures qui nous restaient pouvaient, devaient être employées plus utilement qu’en reproches et surtout d’une manière plus en rapport avec notre amour. ...................... “Nous nous reverrons, puisque nous sommes amis. Dans longtemps ou dans peu, qu’importe pour nous, n’est-ce pas Chéri, l’important c’est de nous revoir.” - Oui mon Amour - ... Alors dans le soir étoilé des nuits d’Afrique, elle eut ce mot charmant : “ Chéri, il faudra tout dire à la Lune. Tu la vois ce soir et nous sommes ensemble. Déjà demain tu seras loin ; alors, dis bonjour à la Lune mon Amour, je lui parlerai moi aussi. Par le truchement de la Lune nous ferons la conversation.... ce sera tellement gentil ..... Jusqu’à ce que nous retrouvions ce grand bonheur - pour moi - d’être comme ce soir tout près l’un de l’autre. Très près ..... N’est-ce pas Chéri, tu feras ? “ ...................... Le lendemain à cinq heures, je pris dans le matin brumeux l’”Express” qui traîne ses wagons cloclotants depuis Dakar jusqu’à Tombouctou. Vers la fin du jour je m’arrêtai à Kayes pour la correspondance avec la ligne du Nord . Et le soir tombant, qui était aussi beau que la veille - toutes les nuits africaines ne sont-elles pas splendides ? - je marchai sur le petit quai d’embarquement au milieu de cette foule si grouillante et à l’odeur si caractéristique typique de tout ce qui touche à l’Islam. Il y avait là des négresses dans leurs étoffes à grosses fleurs imprimées qui ont toutes à la même époque fait la joie des décorateurs d’appartement en Europe, et conquis la faveur des “couturiers” nègres. Elles étaient venues de l’intérieur, du plus loin qu’on pouvait atteindre l’unique ligne de chemin de fer du Sénégal pour vendre leurs produits rustiques. Des mangues, des avocats, des pastèques et aussi du khôl, du henné, de l’huile d’arachide grossièrement raffinée et jusqu’à des œufs et des poulets. Des nègres en grands Boubous blancs s’assemblaient pour palabrer d’une manière qu’ils voulaient croire “Européenne”, c’est-à-dire qu’ils dédaignaient la manière primitive de leur tribu de s’asseoir tout simplement par terre en rond autour du Caïd ou du Marabout. Les indigènes qu’il y avait là étaient des partisans politiques de Galandou-Diouf, le remplaçant gouvernemental du Diane, le célèbre tueur de nègre de la guerre - Dieu ait son âme - . J’avais fait la connaissance de Galandou-Diouf quelques jours auparavant dans les bureaux de l’administration officielle, et son élection à la Chambre était nettement assurée déjà. Ces nègres faisaient partie de son groupe. Ils étaient tous très gras, ce qui est un signe de supériorité pour un musulman. Ils portaient de beaux boubous blancs en calicot, timide et maladroite imitation de la splendeur des soies marocaines. Les plus importants d’entre eux avaient une canne et les privilégiés un parapluie. Ceux-là devaient être les grands Cheiks du groupe. La lune toujours semblable au milieu de ces “tellement importantes agitations humaines” souriait ironique et lointaine. Je m’écartais des groupes, loin de la foule bourdonnante. Je m’approchai d’un vieux baobab au milieu des herbes hautes. Un singe, qui du haut d’une branche fourchue devait écouter les étranges conversations des hommes agités, s’éloigna en sautillant quand je fus tout près de lui, comme à regret d’avoir à quitter son observatoire. Je le vis très tranquillement à la clarté de la lune. Il écartait les lianes devant lui avec les mains, comme le premier d’entre nous aurait fait, et se perdit dans le noir. Je me trouvai tout seul avec la Lune, et je me mis à lui parler.
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