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PREMIERS VOYAGES Tanger, Casablanca, Palma de Majorque, Toulouse, Barcelone, Alicante Page 3 |
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PALMA DE MALLORQUE 3 décembre 1932 Je vous écris maintenant des îles Baléares où je suis arrivé par hydravion samedi dernier. Imaginez un petit pays délicieux où tout le monde parle espagnol et dont les maisons sont très anciennes, construites dans le style Don Quichotte et bien entretenues par les gens, et par le soleil. Prenez une carte de la Méditerranée, tirez un trait de Valence en Espagne à la Sardaigne à l’est. Un autre descendant de Marseille à Alger, et l’intersection des deux lignes vous fixera les îles Baléares. Ces îles se composent de Majorque et Minorque. Dans Majorque, la plus grande par conséquent, un port important situé au sud, au bas de la plaine fertile qui compose le centre de l’île, Palma d’où je vous écris ce soir. Au nord de l’île, une crique à l’abri des hautes montagnes, les plus hauts sommets de Majorque, un petit port qui sert de halte éventuelle aux hydravions : Alcudia. C’est là que je serai ce soir pour une dizaine de jours. La traversée de l’île se fait en auto. Les routes sont très bonnes et bitumées. Il y a 45 kilomètres à parcourir dans une plaine bordée au nord par la chaîne de montagne des Alfabia, des Torredos et du Tonier et au sud par les monts Salvador et Manacor. L’île bien abritée est très fertile. Alcudia est une vieille petite ville dont la superficie, entourée de murailles vieilles et larges, jaunes et crénelées, tiendrait complètement de la maison de Saint-Brieuc à la gare et au bas du boulevard. Cela n’empêche que les portes monumentales qui fermaient autrefois les enceintes sont très imposantes. Le petit port est à 2 kilomètres au nord-est de la ville, le « Puerto » comme on dit en Espagne, contient des habitations de pêcheurs, et dans une anse plus au nord, séparée par l’Atalaya de Alcudia de 451 mètres d’altitude, un des nombreux hôtels pour millionnaires que l’île renferme. Car le climat délicieux et les vieilles curiosités attirent les originaux qui veulent vivre ici comme dans un ermitage retiré du monde. Les montagnes du nord sont sauvages et absolument désertes pendant plusieurs kilomètres carrés et cependant les roches sont rouges et la mer bleu foncé et tout cela avec du soleil éclatant en ce plein mois de décembre. Alors on peut se croire à Port Cros ou aux îles d’Hyères si bien vivantes dans les romans de Jean Charles Royer que j’ai lus avec envie quand j’étais à Paris voilà bientôt un an, sans me douter que si peu de jours après je pourrai juger en réalité un pays presque semblable, avec ceci de plus, qu’il est étranger. 12 décembre Je suis ici pour remplacer l’opérateur d’une vedette de surveillance en ce moment au carénage à Marseille, et seconder le poste d’Alcudia qui sert de relais aux hydravions sur la ligne Marseille-Alger et retour. Je rejoindrai vraisemblablement Marseille et Toulouse dès les premiers jours de janvier, aussitôt que la vedette sera de retour à sa base. Dans ce métier nous avons beaucoup de temps libre, et j’en profite pour ma santé, mon sport, mon habillement, le soin de mes vêtements, de mes chaussures etc. Mon linge est parfaitement entretenu, j’ai au moins 5 femmes à s’en occuper. A Alcudia de Mallorque je fais un peu office de “coq du village”. Oh ! très platoniquement, c’est entendu ! mais je suis bien soigné. Mon séjour aux Baléares se prolonge un peu plus qu’il n’était prévu, et je m’en réjouis. Le pays est absolument magnifique. J’arrive à l’instant d’un voyage dans un port délicieux de la côte escarpée du nord de l’île, Soller, près de Valldemossa. Il faut prononcer « soyère » de même que Palma de Mallorque se prononce en sussurant « Mayorquè » ». Le pays que j’ai traversé pour aller et revenir de Soller est une suite de gorges profondes alternant avec des plaines remplies d’orangers, de citroniers, de mandariniers, de palmiers, d’amandiers et d’oliviers. Tout cela porte des fruits qui brillent au soleil et, au-dessus des pics de 1000 à 1500 mètres qui les surplombent, le ciel bleu est magnifique. La température de l’eau varie de 18 à 20° en ce moment. Je prends des bains dans la Méditerranée tous les jours, après avoir fait des ascencions sur les différents pics qui environnent le Puerto del Alcudia. J’ai le canot de la Compagnie pour les promenades en mer, enfin chacun me prête une bicyclette et m’emmène dans sa voiture pour visiter les environs. L’île est bien desservie par des trains électriques allemands. Ils vont rapidement et on peut se pencher à la portière sans recevoir de poussières ni de charbon. A Alcudia la salle à manger est sur la Méditerrannée bleue comme si l’eau était à la maison au bout du jardin d’hiver, c’est-à-dire à 4 ou 5 mètres. C’est un jeu entre la mer et le ciel, à savoir lequel des deux sera le plus profondément bleu. Je choisis quelques photos pour vous les envoyer, mais malgré tous les soins il n’est pas possible de vous donner une idée exacte de la beauté de l’île. Les couleurs et le soleil ne s’envoient pas par correspondance. L’île de Mallorque semble se joindre en géologie à ce qu’on appelle le synclinal du Cap de la Nau, au-dessus d’Alicante. A ce titre on retrouve la même nature luxuriante qu’aux jardins de Murcie, multiplié par la douceur du climat marin. Dans les champs où l’humidité est absente, la mauvaise herbe ne pousse pas, et ce qu’on a planté pousse en rangées droites et propres, avec du sable rose à l’entour. Aussi tous les champs ont l’apparence de jardins. Surtout ce qui fait le charme de l’Espagne c’est la propreté, l’ordre et la garde des coutumes d’un peuple sérieux et respectueux. Les maisons sont d’une propreté qui donne envie de les habiter et sont installées avec beaucoup de soins sinon de confort. Les Espagnols vivent comme vivaient leurs parents : le confort est inconnu. Mais l’ordre et la tradition règnent. Et c’est infiniment consolant et heureux à regarder. Dans chaque maison qui, à de très rares exceptions près, donnent sur la rue directement, la porte est grande ouverte au tout venant, et, pour l’inciter à entrer, des sièges sont disposés autour de ce vestibule carrelé, comme toute pièce en Espagne et au Maroc. Il y a des fleurs vertes, quelques tableaux saints et un porte manteau ou un escalier. Cela invite à entrer et à s’asseoir. La confiance règne. C’est la vieille Espagne. Les jeunes filles espagnoles correspondent à ce que sont les demeures. Elles ont gardé la façon et les coutumes anciennes. Loin d’être les petites dindes gonflées des provinces françaises, elles sont nettement plus élégantes mais aussi plus travailleuses et plus persuadées que la vérité réside en elle et non pas qu’elles doivent la rechercher dans les voyages à Paris, l’imitation des acteurs de cinéma ou les genres dessalés des jeunes filles de province aux bains de mer. Je pense que si je me mariais, j’épouserais une Espagnole. Je les avais trouvées très bien déjà à Tanger qui est 35% espagnol. Les habits dans ce pays rêvé sont réduits à la plus pratique expression. Je porte un pantalon de flanelle avec des souliers de tennis et une chemise à col ouvert avec un sweater. Les femmes, qui n’ont jamais de chapeau en Espagne, ne portent naturellement pas de bas. Une robe blanche et un sweater avec des espadrilles, c’est tout l’habillement. La cathédrale de Palma est superbe. Je l’ai visitée en compagnie très attentive du bedeau de l’endroit revêtu d’une sorte de soutane noire à larges manches, d’une colerette rouge à 8 pointes et d’une perruque blanche avec rouleaux et queue comme au temps de Ruy Blas. Cette cathédrale continuellement entretenue et remaniée correspond à la pensée espagnole qui est de reconstruire, ou d’édifier, exactement dans le style où cela était si on l’avait bâti il y a 3 siècles. Après quelques années, les monuments anciens ne se remarquent pas des nouveaux, et l’uniformité de la construction, de la tradition et de l’esprit est ce qui frappe le plus heureusement dans ce joli pays où j’ai la joie de séjourner un peu. 26 décembre Je suis toujours dans l’île heureuse. Ce matin comme habituellement depuis presque un mois que j’ai débarqué, j’ai pris mon petit déjeuner. Il se compose d’une orange, d’une pomme, d’un petit pain espagnol avec de la confiture et d’une tasse de lait bien chaud avec un peu de café. Mais ce matin, près de moi, il y avait à l’hôtel des “étrangers” et ceux-ci buvaient simplement un café crème dans un verre. Quelle provocation ! Alors aussitôt des tas de souvenirs me sont revenus - comme c’est agréable d’avoir déjà des souvenirs ! - et j’ai revu il y a un an, Paris, l’avenue de la Bourdonnais, la vilaine propriétaire vieux jeu et acariâtre, et le froid à Paris le matin, la chaleur du métro quand j’y descendais pour aller à St Denis et le fameux café crème dans un verre qu’on me servait au comptoir et pour 15 sous ! Quel vol! En ce mois de décembre je ne connaissais pas encore le “Tout va bien”, ce café si humain, si bon, si pratique aux pauvres gens où j’ai trouvé plus tard un bon grand bol de lait bien chaud et un petit pain croustillant, le tout pour 18 sous ! Quels braves gens ... Mais tout ceci ne vaut pas ce que contient l’île heureuse où je suis. Dans laquelle il y a des fruits à profusion, des fruits sucrés, du pain qui sent comme du gâteau, des cactus qui n’ont pas d’épines, des champs sans mauvaise herbe parce qu’il n’y a pas d’humidité, des maisons sans cheminée parce qu’il ne fait jamais froid, des ports sans écluses parce que le niveau de l’eau ne varie pas, et des gens charmants parce qu’ils sont marins et qu’ils ont voyagé. Pour le jour de Noël, nous avons eu un dîner excellent. Dans cette île espagnole d’ailleurs on mange admirablement. Non pas que les mets soient recherchés ni soignés comme en France, mais parce que la nourriture est très pure et saine. Une moitié de mouton pour 2 personnes, c’est une chose courante. Et puis la soupe mallorquaise est excellente. C’est un bouillon produit par la cuisson de certain poisson rond qu’on appelle des Calamars. La soupe devient rouge et grasse. On introduit des rognons, du foie, du lard, du poulet, voire des restants de poule d’eau que nous mangeons souvent ; et enfin des raisins secs et du choux fleurs. Le tout fournit un potage très substantiel et tout à fait bon. Les habitants de ce pays ont un teint brun et mat qui indique une radieuse santé et leurs dents sont admirablement blanches et belles à l’inverse du Midi de la France, mais dans le même genre qu’au Maroc. En venant ici j’avais naturellement apporté tous les documents nécessaires à l’histoire d’Espagne dont je m’occupais depuis quelques mois déjà, depuis l’histoire du Maroc que j’avais étudiée à Casablanca. J’espère avoir tout terminé en quittant l’île. Je rapporterai un aperçu de l’histoire des Espagnols depuis la conquête romaine jusqu’à l’actualité, en même temps que de nombreuses notes sur l’île et ses habitants, la géologie et la minéralogie très intéressante. Il n’y a pas de vie plus passionnante pour un jeune homme “bien” que de se promener ainsi de par le monde, et j’espère petit à petit, année après année en entreprendre le tour, progressivement sans trop de hâte, de façon à bien étudier, à beaucoup lire et à rapporter somme toute, un bagage de connaissances et d’expérience qui peut m’être considérablement utile dans la suite. Ce brave Paul-Boncour a bien poussé depuis qu’il défendait la thèse des zones franches contre la Suisse, au tribunal de la Haye. L’avocat de la France est devenu son premier ministre ! Chéron, sénateur, était d’avis de diminuer les traitements des fonctionnaires. Chéron, ministre, pensera-t-il de la même façon ? C’est ce qu’on demande dans Paris-Soir. Toute la chute du Ministère Henriot repose sur cette fameuse question du “transfert”. C’est la thèse que développait, au profit de l’Allemagne, le germanophile Lloyd Georges: “Que les paiements en argent soient contrebalancés par un transfert en marchandises”. Il est évident que la France peut difficilement donner son or en paiement aux États-Unis et, immédiatement après, lui acheter des marchandises payables de nouveau en or. Ca ferait beaucoup d’or et si l’inflation n’est pas à craindre parce qu’il y a belle lurette qu’elle est un fait acquis, du moins la crise française ne ferait qu’empirer, jusqu’à ce que nous devenions une puissance à genou devant les États-Unis qui nous boufferaient, nous, nos quelques mines et notre flotte. Hoover n’a plus aucune autorité et le Congrès des États-Unis lui-même a été nettement désapprouvé par les dernières élections. Alors que pour des raisons de bons sens et pour éviter de fausses manœuvres avant de bien connaître à fond la question, le nouveau Roosevelt tient à ne prendre aucune responsabilité. Aucune question ne parait donc pouvoir être résolue quant à présent, et ceci pourrait donner quelque durée à ce ministère d’abandonnés qu’est celui de Boncour, dans lequel il semble que ce soit le banquet de l’évangile, où aucun des invités ne s’étant présenté, on alla quérir sur les places publiques tous les mendiants qui n’avaient rien d’autre à faire. J’ai vu jouer au cinéma, la Belle Aventure, d’après la pièce de de Flers et Caillavet avec Kate de Nagy, la femme artiste qui vient d’être blessée, et Lucien Baroux qui est infiniment drôle. C’est tout à fait charmant. Si vous avez l’occasion, allez le voir, c’est bien une véritable “heure d’oubli”. Je vous ai dit que j’avais vu Henri Garat à Casablanca à sa descente d’avion à Toulouse. Il joue maintenant dans La nuit de réveillon aux Bouffes. Je doute que cela ait du succès car il est mieux dans ses films que sur les planches. Il est plus joli à voir qu’à entendre... Une soirée de premier ordre, et très parisienne, ça a dû être la conférence d’Emil Ludwig aux Ambassadeurs sur le Citoyen d’Europe. Maurice de Wollège qui y assistait dit que Ludwig écrit, mais que ce n’est pas un orateur. J’ai lu de lui ses interviews sur Mussolini et ils m’ont beaucoup intéressé. Il devait y avoir beaucoup de personnalités, entre autre l’ambassadeur d’Allemagne, l’homme politique le mieux habillé de l’heure présente : Von Hoesch. Il était à l’unique représentation qu’a donnée à Paris La Argentina et dont la recette merveilleuse de 200 000 francs était destinée à des œuvres de charité. C’était un grand événement parisien. Et un ministre français a dit en sortant “ La Argentina et la Païva sont les deux plus grandes danseuses depuis 50 ans. Leurs théories sont justement opposées, si la Païva savait merveilleusement mourir dans Le Cygne, la Argentina sait délicieusement donner et provoquer l’impression et le goût de la vie”. Voilà la chronique parisienne vue des îles Baléares. Et pour terminer la petite histoire suivante que je viens d’entendre dans le film Le Parfum de la Dame en Noir, suite au Mystère de la Chambre Jaune. La dame - qui est Marguerite Moreno - engage un nouveau domestique - qui est Roland Toutain : - Pourquoi avez-vous quitté votre ancien Maître ? - Je ne l’ai pas quitté, Madame, c’est lui qui est parti ! ... - Chez qui étiez-vous ? - Chez le Roi d’Espagne ...
L’enterrement à Manacor Le soir à 20h30 les hommes portant le cierge très gros à grande flamme, accompagnent le corbillard depuis la maison jusqu’à l’église. Les curés arrivent en habit noir ordinaire à la fin du cortège derrière le corbillard et avant la foule épaisse. Le corps se trouve ainsi au 9/10 du cortège environ. Après l’avoir déposé à l’église, les hommes reviennent en rang saluer les parents à la maison mortuaire et on leur éteint leur cierge à mesure. Le lendemain vers 9 heures. Tous les hommes en groupe se rendent à l’église et toutes les femmes en groupe. On ressort séparément de même. Les hommes sont en veste et chapeau. Peu de cravates. Les femmes âgées portent un long châle en pointe noué, les jeunes un manteau. Toutes, des mantilles sur les cheveux. Après la cérémonie qui finit seulement vers midi, les parents rentrent à la maison et se placent dans l’embrasure de la porte de manière à regarder les gens qui viennent de l’église. Alors les hommes frôlent le mur de la rue et s’attardent les uns après les autres à la porte après s’être découverts. Ils saluent largement ou profondément d’un large signe de la tête les parents qui les regardent. Cela dure un certain temps, mais c’est plus rapide et plus propre que ces serrements de mains français. Quand le dernier homme est passé, vient le tour des femmes. Alors dans l’embrasure de la porte, ce sont les parents femmes qui remplacent les hommes, et dans la rue ce sont les femmes qui défilent une à une. En défilant, les parents proches hommes et femmes qui étaient dans le cortège, sont entrés dans la maison, ne se contentant pas de saluer. Après ces deux défilés, hommes et femmes, on considère qu’il reste seulement dans la maison “la famille”. Alors la femme ou la mère du défunt prononce une prière à laquelle se joignent donc tous les parents et ceux des amis qui sont entrés. Ensuite ils sortent tous, les femmes en premier lieu, serrant la main et disant un mot aimable.
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