PREMIERS VOYAGES

Tanger, Casablanca, Palma de Majorque, Toulouse, Barcelone, Alicante

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TOULOUSE

Je suis rentré à Toulouse hier. À l’aéroport, j’ai été aussitôt accueilli par le « Père Le Bras », le bras droit de Serre qui m’a complimenté sur la mine superbe que j’ai acquise au Maroc. Il m’a dit immédiatement « Je ne sais pour combien de temps vous êtes à Toulouse, ni où je vous enverrai après, mais j’avais absolument besoin de vous ici parce que vous êtes déjà au courant du service, et que le chef de poste va prendre ses vacances, qu’un opérateur est malade et que, vers le 15 doit partir le double raid Boussoutrot et Rossi, et Mermoz et Mailloux ».

Tous mes amis m’ont complimenté sur ma mine et mon teint brun et de belle santé et le chef de poste gentiment m’a accueilli en me montrant son nouveau classement des télégrammes au bureau « Vous voyez nous avons adopté votre système, c’est le plus simple et le plus rapide » en parlant d’une organisation que j’avais créée à Toulouse sur le modèle de celle de Paris. Je n’avais fait que copier, mais il a été bien aimable de dire que c’était mon invention.

Je termine ceci sur le balcon de la petite hôtellerie du Montaudran où je suis descendu depuis hier. J’ai un immense parc devant moi, la pluie tombe et il fait déjà nuit à 5h1/2. Le ciel est complètement gris et le roman de mon voyage a tout ce qui lui faut pour finir en tristesse, il a même les larmes du temps…

Quant à moi évidemment, je n’ai pas lieu du tout de m’abandonner à aucun désespoir. J’ai jeté sur la table où je vous écris un joli tapis de couleurs bien chaudes avec de grands glands blonds et or que j’ai acheté là-bas au Maroc et pendant que la pluie tombe mélancoliquement à la manière de M. de Chateaubriand, mon simple tapis de table et les photos qui m’entourent me rappellent le soleil, la chaleur et les couleurs si chaudes inoubliables.

J’ai accompli ce que l’Illustration appelle dans ses réclames « le beau voyage de votre vie ». Mais je n’ai pas de mélancolie en y pensant parce que j’espère encore bientôt « Partir ».

Le Père le Bras m’a proposé ce matin le poste de Paris où j’ai été deux mois. Il est à prendre dans quelques semaines. Mais je ne désire nullement Paris maintenant.

Il s’en est fallu de peu cette semaine, que je parte pour la Mauritanie. J’aurais retrouvé l’ombre de Psichari dans les déserts de Port-Etienne. Mais cela s’est arrangé différemment. De toute façon, je dois m’attendre à partir d’un jour à l’autre.

Nous avons eu beaucoup de travail depuis mon arrivée du Maroc, à cause de la préparation du fameux raid double. Mermoz et Mailloux, Boussoutrot et Rossi. Tout est terminé maintenant par l’abandon des deux équipes et nous n’avons pas été fâchés d’apprendre leur forfait qui faisait cesser un travail continu de jour et de nuit.

Je profite de mon séjour en France pour préparer et passer, si cela est possible, mon brevet de navigation. Nous ne sommes que trois à la Compagnie à posséder celui de 1ère classe des P.T.T. et cela facilite les choses pour moi.

L’inspecteur des P.T.T. est revenu avant-hier, et le dernier délai pour obtenir les brevets des P.T.T. à ceux qui n’en sont pas pourvus, est fixé au 31 décembre. A cette date-là, il pourra se présenter des postes à pourvoir.

L’affaire de l’Aéropostale est assez embrouillée, je te l’expliquerai dan une prochaine lettre. Ça n’a d’importance pour nous que de manière indirecte, c’est-à-dire que, si Serre n’est pas entraîné dans les bouleversements, les radios et moi-même, qui sommes bien vus de lui, pourront faire un bon chemin. Dans le cas de grabuges nous pourrions être inquiétés par contre coup. Comme à la révolution les partisans du roi devenaient des ennuis.

CASABLANCA

Je suis arrivé à Casablanca par avion mardi dernier, 25 octobre 1932. Les raids arrêtés de Bonsantrot et de Mermoz ne nécessitent plus la veille continuelle à Toulouse, et Le Bras m’a aussitôt envoyé ici parce qu’il sait que j’aime les voyages, pour remplacer quelques jours un opérateur malade et fatigué.

Casablanca est la ville moderne la plus curieuse que j’ai vu jusqu’ici. En 1907 le général Drude a débarqué pour construire une baraque en bois qu’on a conservé depuis sur la Place de France. Depuis ces 25 ans, la ville est née et elle a poussé avec toute la richesse que permettait cette région riche, autant que le Riff est pauvre. Alors toute la ville est une profusion de Palais merveilleux, imaginez les Arts Décoratifs avec l’animation de Paris. Des voitures splendides et des trains électriques. Les cafés, cinéma, banque et pharmacies sont des merveilles de luxe. Le « Parc Lyautey » n’a pas les dimensions du Bois de Boulogne qu’il cherche à rappeler, mais il a des palmiers géants et du soleil ! Je n’ai jamais vu une ville aussi complètement belle que Casablanca. L’extérieur et les faubourgs contiennent d’innombrables petites villas de plain pied sans étage, perdues au milieu des eucalyptus et si blanches sous le soleil, si confortables derrière leurs grilles forgées, si élégantes sous leurs grandes fenêtres en retrait, qu’on voudrait toutes les habiter.

La villa où j’habite est située un peu en arrière de la ville dans un endroit qu’on appelle l’Oasis, sur la route de Foucault, juste le long de la ligne de chemin de fer qui est électrique et relie Casa à Marrakech. Cette route qui suit la ligne est celle de Bous Koura, petit village indigène très populeux comme tous les villages marocains. Tout le jour c’est un défilé de tout ce que le Maroc peut contenir de moyen de transport : l’indigène qui marche à pied, et l’indigène qui va en bicyclette, avec les jambes nues et la gandoura qui vole, les ânes, les bourricots, les mulets, le cheval, joli cheval arabe avec longue queue traînant sous les sabots, et les étriers larges et carrés, style des guerriers arabes mamelouk. Les chameaux en très grand nombre. Le chameau porte une grosse charge équivalente à un mètre cube de volume. Il fait des pas très lents et toujours égaux, avec charge ou sans charge. C’est un peu comme les bœufs de labour de la Haute Garonne. Pendant qu’un chameau fait un pas, l’âne en fait trois et l’homme deux et demi ce qui correspond à six ou sept kilomètres à l’heure. C’est important.

Voilà donc un mois entamé avec un temps splendide. Ici, j’ai repris une chemise à manches courtes pour me promener sous les allées d’eucalyptus et sous les palmiers de l’immense plaine plate qui forme la base de toute la région de Casablanca.

Il y a à Casa énormément de mouches parce que c’est une plaine. Aucune culture dans la plaine. Tous les produits sont amenés de l’intérieur par des autos. Il y a ici tous les anciens autobus verts et blancs de Paris. On a changé l’étiquette lumineuse avant et arrière qui disait peut-être Porte St Denis – Porte Clignancourt ou bien Neuilly – Opéra et on lit maintenant Roches Noires – Tensift ou Place Lyautey – Bouskoura. Alors c’est très drôle de voir ces autobus, leur bruit de boîte de vitesse qui crie, de freins qui grince, le timbre qui donne le départ comme à Paris, et le tout encombré de chéchias, djellabas blanches, de turbans multicolores etc. La loi des contrastes a toujours été curieuse.

La vie que j’ai est semblable à des vacances perpétuelles. De beaux horizons, des climats merveilleux, de la chaleur et du soleil et un travail exactement agréable puisque j’ai un après-midi sur deux de libre soit trois jours par semaine au total.

Aucun autre souci immédiat que mes études que j’ai reprises avec intérêt et acharnement. Il me semble que je n’avais que peu appris autrefois et plus j’ouvre de livres plus je veux en lire d’autres.

Le peu que j’ai déjà voyagé, me prouve splendidement la comparaison de ce métier avec celui des marchands de bicyclettes.

Hamonic, le photographe de Saint-Brieuc, vendait il y a 40 ans des bicyclettes de porte en porte. Il allait dans les châteaux, faire des « démonstrations » et on ajustait la bicyclette à l’homme qui l’achetait. Il fallait une certaine selle à celui-ci, des pédales de telles formes à celui-là, etc des complications de modèles spéciaux, beaucoup de mal. Et puis un jour la bicyclette s’est vulgarisée. Il y a eu des modèles en série dont tout le monde a su se contenter et à partir de ce moment, sans aucune connaissance spéciale, n’importe qui a pu vendre une bicyclette et ça a été l’effroyable concurrence qu’aujourd’hui nous voyons. Il n’y a pas un seul vendeur de bicyclette qui ait fait fortune.

Remarquez bien qu’il s’agit du désir des gens qui veulent faire quelque chose d’original, de grand, d’aéré. Car on pouvait se contenter d’un petit magasin, d’une vie gentille d’artisan, calme et ordonnée, de petites ambitions à petits désirs.

Mais je voulais les voyages, les beaux habits, l’expérience et surtout les souvenirs et les aventures. Il y a seulement quelques années de cela, ces livres d’Amérique que j’ai tant lus m’ont surexcité à « partir ». J’ai déjà 6000 kilomètres en avion.

Je ne peux pas comprendre encore qu’il me soit arrivé tant de bonheur d’une façon aussi imprévue. Je prie bien Dieu de ne pas m’abandonner, si curieusement perché, car je ne saurais pas tenir tout seul.

Voilà donc la guerre dont on parlait sérieusement pendant mon séjour à Paris, écartée, pour le moment, de l’Europe. La vogue d’Hitler a acquis son point culminant en juillet 32, désormais elle s’éteint. Cet homme-là ne pourra revenir que par une révolution.

Hoover va être blackboulé. Le Roosevelt qui va le remplacer n’aura certainement pas autant de personnalité et subira les influences trop facilement. Ce régime supprimera les dettes et constituera assez de pagaille dans les affaires américaines pour que le Japon retarde son action guerrière, et, débarrassé de crainte et de gendarme, boulotte définitivement l’état Mandchou nouvellement constitué.

Tout ceci retarde la guerre que nous avons frôlée. Et comme les guerres n’avancent jamais à rien après 20 ans passés, c’est bien pour tous.





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