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PREMIERS VOYAGES Tanger, Casablanca, Palma de Majorque, Toulouse, Barcelone, Alicante Page 1 |
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DESTINATION TANGER septembre 1932 Nous avons quitté Toulouse un matin à 05h30 par de la brume en paquet au sol. Serre était venu me serrer la main au moment de grimper dans l’appareil. Il n’était pas venu pour moi seul mais il avait pensé à moi. L’avion de Toulouse à Barcelone était un avion de raid – à carlingue de quatre places seulement et forme ronde de tonneau. Beaucoup moins confortable que celui que je devais prendre par la suite. Le soleil paresseux par 43° de latitude Nord n’était pas encore levé. Le pilote cherchait seulement à marcher à l’aveugle Cap à 195 et à gagner de la hauteur pour franchir les Pyrénées. L’aviation consiste simplement à avoir regardé sur la carte quelle est la direction de la ligne droite d’un point à un autre. Quelle est la plus grande hauteur de l’obstacle à franchir, et connaissant la vitesse de l’avion par rapport au sol (le vent déduit) on sait que au bout de x heures on est au-dessus de telle ville. J’avais emporté une boussole, un altimètre et toute la carte complète sur deux rouleaux que l’on défile devant les yeux à mesure que la route avance. Cependant M. Bernard et moi n’avons vraiment pu nous repérer dans les Pyrénées qu’à partir du moment où nous avons reconnu l’hôtel de l’Ermitage à Font Romeu. Nous avons franchi les Pyrénées juste à cet endroit à 3550 mètres de hauteur. Les oreilles bourdonnent légèrement mais cela n’empêche nullement la conversation. Après Barcelone, l’avion suit la côte espagnole ce qui rend bien plus aisée la reconnaissance du chemin parcouru. M. Bernard est le directeur des Chemins de fer du Maroc. Il réside à Rabat et c’est un homme charmant. A 3500 mètres au-dessus des Pyrénées, comme nous étions perdus dans nos cartes et que le brouillard n’était pas encore dissipé par le soleil paresseux, il m’a expliqué la question que Papa a posée bien souvent. Pourquoi les locomotives ont-elles deux plaques de métal de chaque côté de l’avant, encadrant la partie ronde qui sert à nettoyer les tubulures ? Parce qu’on a beaucoup étudié sur les machines les lois de l’aérostatique et on a découvert qu’en déposant deux plaques de cette manière, le courant d’air happé par la loco dans son déplacement, était renvoyé par-dessus la toiture abritant les chauffeurs et se formait en tuyaux sur le toit des wagons. Au contraire sans ces plaques la fumée repoussée par la loco, se répand de chaque côté du train et gêne la visibilité des chauffeurs, du chef de train, des voyageurs, et empeste les wagons. Nous avons atterri droit sur Barcelone. L’arrivée à Barcelone est très belle vraiment. Les montagnes de 1000 mètres de haut se dressent à quelques kilomètres seulement de la mer, et cette mer est bleue, c’est la Méditerranée. C’est la première fois que je la voyais. Au-dessus des Pyrénées nous avons eu très froid et quelques minutes après à Barcelone, nous avions très chaud. Le contraste est très curieux. A Barcelone on attend l’avion de Marseille et on change d’appareil pour aller jusqu’à Alicante. Toulouse 05.30 - Barcelone 08.30 - Alicante 10h30, 11h. Alors a commencé un voyage magnifique, le survol par un soleil splendide de toutes les côtes d’Espagne en passant par Alicante, Malaga et Gibraltar. Nous avons contourné tout le golfe d’Algésiras depuis le rocher de Gibraltar jusqu’à Trafalgar et finalement nous avons traversé le détroit à 1500 mètres de hauteur. C'était mon premier voyage en avion, car je m'étais promis de ne pas payer stupidement dans les meetings pour faire le tour du terrain en curieux. Je voulais au contraire que ma première traversée soit utile et soit un voyage d’un point à un autre. Vraiment je ne me doutais pas que j’aurai, non pas payé, mais été payé pour le faire. J’ai changé d’avion à Alicante en Espagne. Ces appareils sont très confortables, ce sont de vrais petits salons. De grandes glaces, de bons fauteuils bien rembourrés et des toilettes, glaces, etc, tout le confort pour une traversée. Le pays espagnol excessivement gentil de Barcelone à Alicante, apparaît très nu, absolument brûlé, rocailleux et lissé de Alicante à Gibraltar. Survol de Malaga vers 12.00 et arrivée à Tanger 13h30. Le terrain d’aviation est situé sur les derniers plateaux du Riff à 14 kms de Tanger vers le Sud. Les montagnes du Maroc sont dénudées et sauvages, très belles à cause des roches colorées qui brillent au soleil. Je vous en parlerai plus tard. De ce premier voyage en avion effectué dans les meilleures conditions de temps, de confort et de rapidité, dans un des plus beaux avions de la compagnie, l’impression qui domine, est que le monde vu d’en haut apparaît extrêmement joli. On ne peut rien imaginer de plus gentil qu’un minuscule petit port espagnol comme Oropesa ou Valencia avec sa jetée constituée seulement de gros cailloux entassés comme au Moyen Age, et ses jolis petits bateaux en forme de caravelles dont le soleil distingue un par un tous les cordages dorés. Impression de l’avion ? Grande joie, grande paresse, grand amusement. Pensez que le pays apparait tout petit, les distances n’existent plus. On dirait une carte. Mais une carte sur laquelle les autos roulent, les bateaux sortent du port, les gens circulent, les voitures de foins passent. Grand confort, aucun choc, on glisse. Le bruit du moteur est très atténué dans les avions modernes et on peut facilement engager la conversation avec ses voisins. Vraiment le temps passe avec une rapidité surprenante. Les radios qui font la ligne depuis trois ans disent la même impression. Délicieux de sentir son fauteuil confortable se balader à travers l’espace. Et puis songez que l’avion est le seul moyen de transport qui franchisse en même temps et la terre et la mer. Inutile d’embarquer l’auto sur les radeaux, sur le vieux bateau à roue de Saint-Malo ! L’Espagne s’efface. Le détroit de Gibraltar est sous les pieds, le Maroc arrive et le fauteuil se balade toujours ! C’est un peu diabolique. Les atterrissages, les montées ? On s’y habitue très rapidement et cela devient un amusement. Quant au mal d’avion il ne doit pas être du tout semblable au mal de mer. L’avion c’est beaucoup plus doux, et aussi plus grand. Lorsqu’il y a une vague, le bateau descend et remonte. Lorsqu’il y a un trou d’air, l’avion descend rapidement brusquement, mais il ne remonte pas. Bien plus le pilote pour rétablir l’équilibre pique vers la terre quelques secondes. Mais les habitués de la ligne dormaient profondément et les quelques petites secousses en abordant le détroit n'ont pas troublé leur sommeil. TANGER Me voici au Maroc. Depuis mon arrivée, à Tanger, j’ai été extrêmement occupé à cause du départ précipité de l’opérateur que je suis venu remplacer. Tout cela, mon départ de Toulouse et mon arrivée à Tanger, s’est effectué très rapidement. Tanger est une ville internationale administrée par tous les principaux pays. On y voit des voitures américaines surtout et de grand luxe. Je suis logé dans un hôtel sur la grande jetée de la rade. De ma chambre j’aperçois et Trafalgar et Algésiras, de l’autre côté du détroit. La température est délicieuse. La mer est ici d’un bleu foncé réchauffant, et le vent qui souffle beaucoup de l’est apporte aussi de la chaleur. La rue est pleine de nègres, d’arabes, de femmes voilées et les rues du quartier maure ont la largeur du couloir de la cuisine à la maison. Il y a des foules de bourricots que les arabes chargent pour transporter toutes sortes de choses. Il y a les porteurs d’eau aux jambes arquées qui emportent 50 litres dans une outre en peau de mouton. Il y a les multitudes de petits arabes de six ans qui grouillent dans les rues, portent des gandouras et couchent sur la plage. Et leurs frères de douze ans qui vous suivent dans la rue avec un sac en paille et veulent à toute force vous porter les paquets jusqu’à l’hôtel. Et puis les Espagnols et les Juifs, ceux-ci avec leur petit bonnet et les jambes nues, ceux-là avec leurs cheveux collés et leur nez busqué. La Mauresque qui fait ma chambre a une grosse lèvre pendante et des boucles d’oreilles aussi grandes que les bracelets multiples qu’elle porte aux bras. L’agrément est de pouvoir se promener en chemise polo, sans chapeau et sans chaussette toute la journée. Je vous envoie deux cartes postales de Tanger. Celle qui a une rue au milieu est prise exactement de la fenêtre de ma chambre. Je l’ai achetée aussitôt à cause de cela. Elle a été prise à 9 heures du matin. Vous remarquerez comme, à cette heure-là, les ombres des gens et des palmiers sont courts et vous imaginerez le peu d’ombre que l’on a ici à 12h00. Au contraire le soir au soleil couchant, l’ombre sur la « piste » d’atterrissage atteint facilement 10 fois l’objet. Sous ce soleil nous passons toute la journée en chemise polo à petites manches courtes et en pantalon de flanelle. Dans la photo représentant le port on aperçoit l’ombre du fameux rocher de Gibraltar, juste entre le passe-partout blanc de la photo et la pointe du minaret de la mosquée. La mer ensuite c’est la Méditerranée et le cap avec son petit phare blanc est la pointe de Malabata qui cache derrière elle, plus loin vers l’est Melilla, Ceuta et Tétouan au sud. Pour l’instant je reste à Tanger « pour remplacer les deux opérateurs à tour de rôle pendant leurs congés qui doivent durer chacun une vingtaine de jours ». C’est ce qui est écrit sur la lettre annonçant mon arrivée. Mais ici comme dans toute compagnie ou entreprise c’est l’imprévu qui domine : de sorte que je peux fort bien demeurer à Tanger plusieurs mois. Ce qui ne me déplaît pas du tout parce que c’est une transition progressive pour moi. Le climat est ici très indulgent à cause du voisinage de la mer. Jamais très chaud, jamais très froid et cependant par 33° de latitude Nord. Peu à peu je vais préparer mon brevet de navigateur et, un jour où je m’y attendrai le moins, il me faudra partir rapidement sur un télégramme. Presque tous les jours je prends des bains. L’eau est très chaude et excellente et il n'y a pas de courants dans la baie très bien abritée et très fréquentée. Cette après-midi en sortant de mon bain sur la plage j’ai vu une chose infiniment rare ici, un « muchacho », c’est-à-dire un petit arabe qui pleurait ! C’est la première fois que je vois cela depuis Paris. Dans ce pays tout le monde est content, heureux et joyeux sous le soleil et comme chacun parle petit nègre le tutoiement en découle et il n’est pas peu pour ajouter à une espèce d’amitié flottante que ce joli pays distribue. La fatma qui fait ma chambre à l'Hôtel de la Plage, demande en secouant ses grandes boucles d’oreille rondes autour de ses dents blanches « Tu as bien dormi ? » et le petit arouïo qui est brun et jambes nues me dit « Tu veux déjeuner Meçieur ? ». Alors on tutoie tout le monde et c’est très amusant. Je viens de nouveau de prendre un bain. L’eau est délicieuse. Il fait un temps idéal. Tous les jours de gros paquebots déversent une foule de touristes anglais ou hollandais qui s’empressent de grimper sur des bourricots et qui, sérieux qui amusés, font d’inoubliables promenades dans le quartier pittoresque de Tanger. Il faudrait des semaines pour connaître à fond une pareille ville. Dès qu’une auto s’arrête, une demi-douzaine de gamins arabes s’élancent aux portières pour indiquer le chemin, porter des paquets ou même tout simplement pour répéter comme un moulin « Donne-moi 5 sous Monsieur ». Les cinémas fonctionnent tous les jours de 9h1/2 à 7h00 et le soir de 9h à minuit. Il y en a un arabe, un anglais, un espagnol et un français. Alors il faut que les gamins gagnent leur cinéma dans la journée ! Toute la vie dans ce pays très primitif est très jolie à voir. Les bourricots des champs et ceux des villes. Les paysans des champs. Les « arouïos » de Tanger et les « caïds » qui donnent des conseils comme des avocats ou des notaires dans des petites boutiques où l’on s’assied sur des nattes en croisant les jambes. J’ai beaucoup de peine à ne pas me croire en vacances continuelles. Depuis Paris je n’ai pas mis une veste sur moi. Le terrain d’aviation est situé près d’un petit « douar » qui s’appelle Sidi Kacem, à 17 kms de Tanger sur la route de Tanger à Casablanca, Larache, Asilah, juste à l’embranchement de la route de Fès, à 4 kms de la mer et 7 kms des fameuses « grottes d’Hercule » taillées dans l’océan et dont je vous parlerai prochainement. Il est parfaitement impossible de loger à Sidi Kacem et surtout de s’y nourrir, si bien que nous sommes obligés de redescendre en ville après notre travail. La question a été résolue très facilement. L’opérateur de quart monte par le car de l’Aéropostale en même temps que les passagers de Casa c’est-à-dire vers midi après avoir déjeuné à 11 heures. Il prend le quart jusqu’à 16h00, libre pour se promener dans les « djebels » jusqu’à 18h00. A ce moment-là nous passons les messages à Paris, Toulouse et Casa. Puis clôture à 19h00. Alors commence la nuit du bled, comme dans les films américains. Dans une baraque en planches il y a une sorte de salle à manger avec des vieilles chaises branlantes et quelques chats qui tournent gros et gras, obligatoirement élevés pour courir dans les hangars, boulotter les rats qui pourraient endommager les avions. Le dîner a été monté par l’hôtel dans des petites casseroles qui s’imbriquent les unes dans les autres, et il arrive en assez bon état pour être bien dévoré par son propriétaire d’abord, par les chats ensuite. Il y a lieu de constater que sous ces climats on mange et l’on dort moins que dans les pays du Nord. Un arabe mange moins qu’un Russe. Pour tenir compagnie il y a le gardien du camp qui est un « arouïa » du « douar » de Sidi Kacem. Alors, entre moi et ce brave marocain à la mèche longue qui a signé sur son « état » qu’il avait « environ 30 ans » en guise de date de naissance, s’engage une conversation au moins très animée, sinon très claire. Avec les petits arabes de Tanger qui viennent se promener avec moi, nous parlons un mélange de français, espagnol, arabe, voire même de petit nègre, avec mon arouïa de Sidi Kacem nous parlons franco-arabe-gesticulations ! Lorsque je pense au bulletin météo qu’il faut envoyer pour le départ de l’avion, je réfléchis tout haut avec de grands gestes, j’indique que « radda », c’est-à-dire demain, le vent sera fort. Et l’arabe me répond en balançant la tête d’avant en arrière comme un polichinelle détraqué : No no chouïa, chouïa, bésef, radda, kiff kiff el chacal, macache foutu, el perdi ». Tout ça pour dire tout bonnement que demain il y en aura peu, très peu, qu’il fera nuit, qu’elle est perdue, que nous serons comme un chacal. Alors je comprends que pendant que je lui parle du vent qui va grandissant, lui me parle de la lune qui, en effet, est sur son déclin. Mais le plus intéressant est la fabrication, par cet arabe qui s’appelle Bousslem et qui vous donne la main en la plaçant sur son cœur à la manière du dévouement, du très fameux thé à la menthe qui est certainement avec la quantité de sucre en pain qu’il faut y apporter, la boisson exotique la plus délicieuse que j’aie goûtée jusqu’à présent. Il faut une heure à un arabe pour préparer le thé à la menthe. Après quoi je vais me coucher. Les radios ont une chambre très bien aménagée et un lit à ressorts métalliques tout à fait confortable. Et l’air est tellement délicieux. Jamais je n’ai vu encore de levers de soleil ou de couchers de lune comme on les aperçoit dans ces semi-déserts où les étoiles brillent de manière étincelante jusqu’au ras de la terre, tant l’atmosphère est sèche. Le lendemain à 3h et demie je me lève pour faire une toilette minutieuse qui dure une heure. Après quoi je déjeune avec Bousslem d’un bon café au lait avec des petits pains, comme boulevard de la Madeleine. Puis je rédige le bulletin météo le plus complet et l’expédie à 4 h moins le quart dans toutes les directions. Alors d’après ce météo et l’état du temps sur leur terrain, les avions partent. C’est la grande cohue des messages d’avions jusqu’à midi. Puis je prends la voiture qui descend les passagers arrivant de France et je suis libre jusqu’à midi du lendemain. C’est évidemment une vie délicieuse pleine de grand air, de sports et de gaîté car au Maroc comme en Algérie tout le monde est gai, tout le monde sourit. Tu me parles de boissons chaudes qu’il faut que je prenne et de froides qu’il faut que j’évite. Il n’en est pas question ici. La présence de la mer et du détroit de Gibraltar assure une régularité de température très stable aux environs de 23 degrés. C’est donc une température de paradis et lorsque le vent souffle ce qui arrive souvent de l’Est, son souffle apporte de la chaleur et non du froid comme en Bretagne. De sorte qu’on est heureux de sentir le simple pantalon et la seule chemise que l’on porte ici, flotter au vent, avec l’agrément de se sentir réchauffé par lui, malgré déjà la chaleur ambiante. Dans les milieux d’aviation on est souvent déplacés ou en voyage si bien que les gens se connaissent souvent de nom mais pas de fait. Il est d’usage lorsqu’on descend de l’avion de serrer la main de l’homme qui se présente, en disant son nom à soi, très simplement sans monsieur ni quoi que ce soit, on s’avance et l’on dit « Marret », l’autre répond « Durand ». Il y a trois jours un avion particulier s’est posé sur le terrain et l’homme qui descendait a serré la main du mécanicien venu au-devant de lui « Coërs ». C’était le fameux industriel qu’on faisait sympathiser avec Citroën dans les journaux. Hier un gros homme à figure rouge est descendu et au chef d’aéroplane qui prononçait son nom en se présentant « Joubert », le gros homme rouge a répondu « Sibour ». C’était le fameux Comte de Sibour, célèbre par ses voyages en Chine et son raid auprès de le Brice, mort en Russie.
LE DÉPART DE TANGER 7 octobre 1932 Pendant un mois que je considère comme de véritables vacances, j’ai partagé mes heures libres entre les excursions, les ascensions de montagnes, les promenades dans les bleds du Riff, les bains de mer, le sport sur la plage comme à Saint-Quay, les promenades en bicyclette, les parties de canot dans la rade, etc. J’avais beaucoup d’amis à Tanger, tant français qu’arabes et tout le monde a montré beaucoup de sympathie à mon départ. Le chef d’aéroplace (je l’ai su indirectement) voulait me garder. Je pense bien : il y a deux opérateurs dont l’un a le crâne déplumé et ne dit pas trois mots par jour, et l’autre est un noceur, buveur toujours fatigué, gueulard et coléreux. Ma dernière soirée, j’ai été dire au revoir à mes petits amis arabes. Assis à la turque, sur des nattes dans un café maure nous avons bu ensemble le thé à la menthe, une dernière fois. Assis les jambes croisées au milieu des joueurs de carte et des fumeurs, sous la lampe jaune et timide qui essayait de percer les ombres des plafonds gris et des murs bariolés. Et puis il a fallu partir, se coucher de bonne heure, j’ai dit au revoir et tous ces petits arabes ont été bien gentils. A six heures le lendemain, vendredi, l’auto est venue me chercher avec mes bagages et nous sommes montés au terrain avec les autres passagers. Le soleil était très rose derrière le Riff et les gros cumulus nuageux devenaient violets au-dessus, violettes aussi les montagnes et violette la mer très calme à cette heure-là. C’était très exotique, très subtil, très aérien, très lointain, brumeux comme un décor de paravent chinois. Aussitôt débarqué après la pesée des bagages, je me suis rendu « à la radio » pour avoir des nouvelles de l’avion parti de Casa, dans lequel je devais monter. On annonçait « survole les Merjas à 7h20 ». Vous verrez sur la carte de l’itinéraire que je vous envoie que cela le met à 100 kms de Tanger environ. Adieu à tout le monde à Tanger, au revoir aussi aux arabes, au brave Bousslem qui le soir me préparait si bien le bon thé à la menthe avec tant et tant de sucre que c’en était une liqueur. En tout cas ça n’empêchait pas de dormir, c’était déjà un gros avantage. L’avion arrive. Il se pose. Les mécaniciens s’affairent, on remplit d’essence, on nettoie les vitres et emplit les réservoirs d’air comprimé qui servira au démarrage du moteur. 7h40. Le départ. Le chef d’aéroplane me dit de monter au poste de pilotage, j’y serai mieux pour effectuer la traversée. Essai au banc, le moteur ronfle. Tout va bien On lâche les cales, l’avion roule, va prendre sa direction d’envol face au vent, puis le moteur tourne à 1500 1800 1950 tours, 2000, et l’avion roule très vite. 50, 60, 80, 90 kms, 100 kms à l’heure, et les chocs par terre s’affaiblissent, ils diminuent, ils s’effacent, on commence à entrer dans l’irréel, sans savoir pourquoi on passe sur cette haie sans la toucher, sur cette colline sans en sentir le choc et après quelques minutes seulement on se rend compte que l’avion passe sur les gens, les bêtes et les choses et la route nationale et le hangar sans rien heurter, alors on comprend que l’on est en l’air. Ça rappelle le plongeon dans l’eau, en bougeant les bras, les jambes, on monte ou l’on descend, dans le fluide. L’avion c’est la même chose, il remue ses bras et l’on tourne, il pique du nez et l’on descend, il lève la tête et l’on monte. A 300 mètres de haut, on aperçoit le Coq Sportif sur la gauche et l’Océan, devant Tanger et le détroit, la Montagne aux singes de Ceuta marque le point Est avec ses 802 mètres de haut, et tout à fait sur la gauche presque derrière nous, les grandes hauteurs de Chefchaouen, la zone espagnole, très élevée avec 2300 mètres. Quelques minutes et nous survolons Tanger. Un dernier regard à l’hôtel où j’avais une si bonne chambre. De mon lit je voyais Trafalgar, de mon balcon, j’avais Tarifa juste en face, et au loin à droite la forme de lion accroupi du rocher de Gibraltar. Au milieu du détroit, un regard aux petits bateaux, si petits, qui avancent à grand renfort de fumée et de remous d’hélices, ils sont si jolis bien éclairés par le soleil qui reflète toute la Méditerranée comme un étang tout bleu, si calme aujourd’hui pour le départ. Nous sommes à 1500 mètres de haut. Je prends un long instant pour étudier Ceuta. Construit au pied de la Montagne aux Singes et à l'abri d’une presqu’île, Ceuta donne sur le détroit et aussi sur la mer intérieure, il a deux façades sur l’eau. Nous passons juste sur Algésiras, et de là on peut bien voir Gibraltar et le juger. C’est un endroit superbe du point de vue stratégique. Les Anglais l’ont merveilleusement aménagé avec des môles, des rades, un arsenal, des ateliers, quantité de petits bateaux de pêche, des gros boats, deux yachts de plaisance qui hivernent comme au Havre sous leurs bâches blanches. Gibraltar, on s’en rend compte de haut, était simplement la base d’une immense colline qui devait prendre place dans la Méditerranée. Et tout à coup, à la suite d’un événement fantastique la colline est tombée dans un gouffre faisant place à la mer. Alors il est resté en pente douce d’un côté, et en muraille à pic de l’autre. Le temps d’examiner Trafalgar si curieux et si unique, nous étions rendus sur les arènes d’Estepona. Alors le pilote, sur cette même carte que je vous envoie, me montre un point, en même temps qu’à travers le jeu de l’hélice il me montre un chapeau noir au loin surmontant la terre. Et sous son doigt sur la carte, je lis « Sierra Nevada 3481 mètres de haut ». Rapidement je calcule Estepona – Sierra 225 kilomètres. Nous marchons à 200 à l’heure et cependant il faudra plus d’une heure avant que nous ayons atteint ce point que l’on voit si distinctement qu’il semble à portée de la main, comme on dit. Le temps est si beau, si clair, si bien dégagé, le ciel si bleu, que nous allons pouvoir passer directement par l’Espagne au lieu de suivre la côte comme les jours où la visibilité est mauvaise. Donc le cap est mis sur Guadix, nous survolons Grenade, une heure et demie après notre départ. Après Guadix nous passons Baza justement en longeant la Sierra Nevada, et puis c’est Velez Rubio assez haut pour que nous passions seulement à côté sans essayer de passer au-dessus. (Nous sommes à 2000 mètres de haut et tout le temps de ce voyage nous ne grimperons pas plus haut, à la différence de mon premier voyage qui m’avait fait survoler les Pyrénées à Font Romeu à 3700 mètres. Soudainement les vitres devant nous se couvrent d’eau, et aveuglent la visibilité, c’est le moteur qui chauffe, les radiateurs, tout comme dans une auto, dégagent de la vapeur et l’envoient sur le pare-brise. Après Lorca et Totana, nous arrivons aux Jardins de Murcie. Alors pour la première fois depuis le Maroc, depuis l’Espagne, je vois de la verdure. C’est la seule vallée riche de la côte de l’Espagne. Tout le reste est terreux et nu vite ravalé par l’eau du ciel, alors que les « rios » sont desséchés. Les jardins de Murcie sont une oasis de verdure tout jolis sous le soleil intense qui les fait mûrir. Malgré l’ouverture des auvents, la réduction de la vitesse, le vol à 2000 mètres, le moteur continue de chauffer. Alors nous avertissons Alicante qui a suivi notre position chaque minute depuis Malaga, de nous préparer un autre appareil parce que nous ne pouvons pas continuer avec celui-ci. Par ce truchement de la radio, notre départ d’Alicante pourra se faire dans les dix minutes habituelles, sans perte de temps. Trois quart d’heure après nous sommes à Alicante. Je cherche les vignes et ne les trouve pas. Pas plus que je n’en ai vu à Malaga. Et pourtant le vin est si bon ! L’appareil de rechange est là sur le terrain, son hélice tourne au ralenti, il nous attend. Notre pilote est très calé, il a son appareil si bien en mains qu’il entre directement dans le hangar. Dix minutes de marche, de causeries, les uns vont manger un peu de bouillon chaud. J’ai emporté avec moi des fruits, des pommes, du raisin, des gâteaux secs, du pain, du fromage que tout le long du chemin de Tanger à Toulouse, le pilote, le radio et moi nous avons mangé tranquillement, de sorte qu’à Alicante je prends seulement l’air et j’examine le pays si grand quand on est à terre. D’Alicante à Barcelone j’ai dormi. J’étais fatigué et le vrombissement du moteur endort quand on n’a pas pris la précaution de mettre un casque protégeant les oreilles, lorsqu’on voyage dans la cabine de direction, c’est-à-dire juste sur le moteur. Je me suis cependant réveillé pour admirer la délicieuse petite île de Peniscola qui est une sorte de Mont-Saint-Michel de l’Espagne, un petit pic relié juste à la terre par une étroite bande sablonneuse. Éclairé par un joli soleil, les détails des remparts, des maisons, des petites places et la toiture verte de cuivre de la basilique se distinguait nettement. C’est un lieu de pèlerinage et vraiment un site unique et gentil de petitesse. Mon second réveil a été pour le survol de l’embouchure de l’Ebre – au cap de Tortosa. C’est une grande région sablonneuse que les Espagnols ont travaillée et qu’avec une suite de canaux semblables à ceux de la grande Brière, ils sont parvenus à rendre très fertile. Le météo nous avait signalé de la pluie. C’est déjà le froid des pays du Nord ! La pluie a cessé lorsque nous arrivons et juste dans l’axe de l’hélice il se produit un immense arc en ciel qui fuit devant nous, et parait faire bloc avec notre appareil, c’est d’un effet superbe. Je dors ensuite jusqu’à Barcelone où nous atterrissons dans la pluie et la boue à midi et demi. Dormir m’a fait un très grand bien. Nous profitons de l’arrêt à Barcelone, le pilote et moi pour manger des pommes. Le terrain est situé juste à fleur d’eau de sorte qu’il est toujours très humide et très vite inondé. D’autre part, au pied des Pyrénées qui forment une véritable toile de fond et concentre la chaleur, il est formé d’alluvions de désagrégation, donc très mouvant et très boueux. Après dix minutes nous repartons. Le moteur refuse le départ à l’air comprimé. Les Espagnols sont si mous et si paresseux qu’ils n’ont pas eu le courage durant l’arrêt de manœuvrer la pompe à air. De sorte que nous partons au « sandow ». C’est un grand élastique que huit hommes tendent très loin de l’avion en tirant l’hélice au point d’équilibre. L’un d’eux quand le sandow est bien tendu, fait basculer l’hélice qui, attirée violemment par l’élastique, fait plusieurs tours sur elle-même. Cela suffit à la lancer. Le temps couvert que la météo nous signale jusqu’à Carcassonne, nous oblige à prendre le tour de la côte par Perpignan. Cependant le pilote décolle à 500 mètres seulement et n’avait même pris que 300 dans la direction nord-est après cinq minutes de vol. Ceci nous procure l’avantage de survoler Barcelone à 300 mètres de haut. C’est une ville très nouvelle. Toute bâtie au carré, genre Montevideo. Les rues se coupent à angle droit. Toutes les maisons sans exception ont plusieurs étages. Six, huit étages. Une chapelle avec un clocher disparait même dans le centre sous des gratte-ciel de dix étages. Ce qui frappe c’est le nombre de terrains de sport. J’en ai compté six dans le seul quartier passé. Football, cyclisme, tennis, stade etc… C’est une très grande ville. Il doit y avoir au moins 200 000 habitants. A 500 mètres d’altitude nous pouvons distinguer que le pays en direction de Vich n’est pas trop bouché. Si nous y passons nous gagnons une bonne demi-heure sur le parcours de Perpignan. De fait nous pouvons passer entre le Pic del Oller et le Montsery qui sont plus élevés que notre avion qui cependant gagne peu à peu mille mètres. Ce matin sur la Sierra Nevada il y avait de la neige. Nous n’en verrons pas sur les Pyrénées. De Vich nous continuons de circuler entre les montagnes comme on circule dans des rues, et après avoir tourné auprès de Notre-Dame del Monte qui nous apparaît dans les nuages très près de notre appareil, nous voyons distinctement dans le lointain la pointe de Bugarach dégagée. Alors le pilote monte à 2000 et fixe cette pointe en laissant le Canigou nous dominer de ses 2785 mètres sur la gauche, très haut, très grand, très beau, le pied perdu dans les nuages. Après le Bugarach que nous côtoyons par la droite, nous passons à mi-chemin entre Limoux et Carcassonne que l’on voit distinctement sur la droite tout près, entouré de ses remparts. Seulement c’est la France, il n’y a plus assez de soleil pour éclairer distinctement, et le temps quoique clair, ne permet pas une visibilité assez bonne pour avoir le détail comme ce matin à Péniscola. A partir de ce moment le pilote me laisse diriger l’appareil, le poste de pilotage est double, de sorte que l’un peut se reposer pendant que le second dirige. C’est ma foi très facile de piloter un avion. Beaucoup plus qu’une voiture. Le plus délicat évidemment est l’atterrissage, le décollage et la surveillance du moteur en l’air. Mais la direction de l’appareil est extrêmement aisée. Je tiens l’avion jusqu’à Castelnaudary où nous joignons le Canal du Midi. C’est curieux comme en l’air on a tendance à donner seulement de l’importance et de la raison d’être aux ports. Ils sont généralement situés dans un lieu qui présente un refuge aux navires. Près d’un oued ou d’un rio, ou d’un fleuve qui enrichit le pays, suivant le mot d’Aristote qui dit de l’Égypte qu’elle est un présent du Nil. Le fleuve sert aussi à apporter au port les produits de l’intérieur par les chalands, enfin le port est le point de départ des produits vers l’étranger, et l’arrière des marchandises de ravitaillement. Le port est donc une utilité. Mais une ville dans une plaine apparait comme une stupidité et d’en haut on se demande ce qu’elle fait là. Castelnaudary apparaît exactement comme cette stupidité. Quelques maisons au milieu d’une plaine. Il faut penser que, en France autrefois, comme au Sahara ou sur les pentes du Haut Atlas encore aujourd’hui, les nomades de la région venaient à jour fixe au carrefour de deux ou quatre pistes pour échanger les denrées en surplus contre les denrées nécessaires. Cela forme une sorte de marché. Lyautey avait adopté comme politique excellente parait-il au Maroc, de protéger les réunions des « douars » soumis et de tomber juste en plein marché des peuplades insoumises, qui à la longue ne pouvant se ravitailler du nécessaire, étaient obligées ou de venir à nous, ou de partir très au loin débarrassant le pays. Peu à peu à la rencontre de ces “pistes“, il s’est créé une maison, un café, une hôtellerie et ça a été l’origine des villes “ bêtes“ comme la présente Castelnaudary… et aussi Paris, qui n’a pas précisément de raison d’être à cet endroit, si ce n’est qu’un point de vue géologique. Paris représente le centre de la plus belle région de terre à céréales de la France. Pour revenir à notre avion, de Castelnaudary à Toulouse nous avons descendu progressivement, et une « saucisse » militaire avec un avion biplan Bréguet, semblaient être dans le ciel pour nous souhaiter la bienvenue. Le soleil manquait pour éclairer Toulouse qui se distinguait peu de la terre. A 3 heures après-midi nous sommes atterris dans d’excellentes conditions, moi absolument enchanté de mon voyage, effectué par un temps superbe de Tanger à Péniscola, et somme toute dans des conditions très acceptables de Péniscola à Toulouse. Souvent à Tanger nous avons vu passer le Zeppelin avec lequel j’ai communiqué plusieurs fois en TSF. Aujourd’hui nous avons effectué le voyage à la même vitesse que lui à son dernier voyage. Je vous envoie la carte du parcours, en bleu le chemin parcouru pour me rendre à Tanger le 28 août, et en rouge le chemin de retour le 7 octobre. L’avion n’est pas aussi pratique que le bateau, mais c’est bien plus agréable que le chemin de fer.
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