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FORT-GOURAUD 1944 - 1947 |
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LETTRES DE FORT-GOURAUD (Mauritanie) Fort-Gouraud, le 24 décembre 1944 Ma chère Maman, J'ai reçu avec infiniment de plaisir ton télégramme que j'attendais avec impatience. Nous ne pouvions pas en expédier d'ici au début. Nous avons été assez mal desservis pendant toute la guerre qu'il s'agisse de télégrammes, de lettres ou de ravitaillement. Dieu merci vous êtes tous bien. J'ai reçu de Tug une longue lettre très intéressante - comme toutes ses lettres - et très documentée. Mais il ne me dit rien de Christian. C'est pourtant un homme bien méritant, et à coup sûr, le plus méritant de nous trois d'avoir élevé quatre enfants dans des temps pareils. Comment a-t-il pu faire et comment a-t-il pu gagner sa vie. Je serai content de recevoir des détails qui vous touchent tous directement. Au reçu de ton télégramme, j'avais pensé que la bombe était tombée sur la maison et que les maçonneries étaient en partie détruites. Mais je vois dans la lettre de Tug qu'il s'agit plutôt de dégâts intérieurs. C'était le moins qui puisse nous arriver dans une guerre aussi totale. Nous ne sommes pas mutilés et nous sommes en bonne santé. Que peut-on demander de plus immédiat. Cependant j'ai eu ici l'année dernière un accident qui aurait pu avoir des suites bien gênantes. J'ai été brûlé voilà quelque 18 mois et je ne peux encore me servir complètement bien de ma main gauche. Deux doigts surtout. Les deux petits doigts ont beaucoup de mal à obéir. J'ai la main comme dans du coton. Il me semble que j'ai un gros gant sur les doigts. C'était pendant l'été (20 juillet 1943), il faisait très chaud. Nous étions obligés de nous servir d'essence d'avion pour faire fonctionner le moteur de la station. Et l'aération devait être mauvaise dans la salle. A un moment donné, j'ai voulu régler une tige de soupape qui fonctionnait mal, et un retour de flamme par la tige de soupape a enflammé instantanément tout l'air de la pièce. Je me suis trouvé au milieu des flammes et j'ai été très brûlé surtout aux deux mains et à une jambe, ma jambe droite. C'est terrible d'être brûlé. On souffre énormément. Ma jambe m'a gêné pendant très longtemps. Il m'a été impossible de marcher pendant de très longs mois. On m'a offert d'être rapatrié en Afrique du Nord mais ce n'était pas très intéressant d'aller habiter à l'hôtel dans un pays inconnu quand on est presque impotent. Maintenant la route est bonne, mais je suis très fatigué. Je voudrais rentrer sous quelques mois ou d'ici un an et je serais content d'avoir un petit terrain dans le midi pour me retirer. Nous avons eu tellement faim pendant ces années que j'aspire maintenant à vivre à la campagne pour avoir du lait, du beurre et des œufs. Je n'ai pas beaucoup d'économies aussi je ne peux envisager une grande propriété. Mais seulement un petit coin de terrain pour faire vivre une vache et quelques chèvres avec un potager autour de la maison. Et dans un climat un peu chaud qui convienne à un vieux colonial que je suis maintenant devenu après toutes ces années. Ma chère Maman, je te souhaite une bonne fête de ce premier de l'an et j'espère qu'avant la fin de cette nouvelle année, nous nous retrouverons tous réunis. Ce sera une grande joie après si longtemps. Je t'embrasse très fort. Bonjour à Christian. Rodo Fort-Gouraud, le 24 janvier 45
Ma chère Maman, Ta lettre du 26 décembre arrive juste ce matin. Elle est venue très rapidement. Je suis bien heureux de te savoir à Guingamp et circulant chez les uns et les autres. Je suis d'ailleurs tout à fait étonné de la façon dont vous vivez encore. D'après les nouvelles je pensais que vous étiez bien plus éprouvés par les événements. Tu me parles de réparations à la maison comme d'une chose qui a l'air faisable en ce moment alors qu'ici nous n'avons ni verre, ni ciment, ni bois, ni clou, ni outils depuis des années. Le ravitaillement aussi a été et reste encore déplorable. Tu me parles de mariage comme d'une chose courante. Évidemment il est naturel que les gens se marient, mais nous avons peine à imaginer à la colonie que ces mariages puissent donner lieu à des réunions de famille et des prétextes à habillement. Nous avons à peine de quoi nous mettre quelque chose sur le dos et plutôt que de m'habiller en tirailleur sénégalais ! j'ai préféré couper mes vêtements moi-même dans des couvertures. Je suis passé coupeur en Chef. Je sais faire des chemises et tailler des cravates. Je viens de faire un foulard dans une serviette de table de couleur ! Il n'y a guère que les chaussures que je n'ai pas pu fabriquer. Le climat est extrêmement sec et nous n'avons pas de cuir tanné. Tout cela m'a donné le désir de me retirer dans une petite propriété dans le Midi. La vie y est beaucoup plus facile et j'ai de plus en plus le désir de ne pas retourner en Bretagne où les gens nous sont trop connus. Pour moi qui ai quitté ce pays depuis si longtemps je n'ai plus guère d'attache qui me ferait plaisir à retrouver, alors je préfère en vivre loin. Je suis aussi étonné que Christian puisse continuer à travailler à ses affaires. Comment y a-t-il encore des ouvriers ? J'ai suivi la guerre avec beaucoup d'intérêt et d'information en général avec la radio. Je comprends assez bien toutes sortes de langues maintenant. Cela donne une idée assez exacte. La connaissance des langues étrangères m'a permis de fournir des informations plus sûres parce qu'elles étaient recoupées et plus faciles parce que j'augmentais le nombre de station pouvant être reçues. Les livres m'ont beaucoup manqué au début. Je vivais tant par les livres ! Mais pour me créer un passe-temps je me suis mis à bricoler, à construire des agrandissements à la station, "des petites rajoutes" comme disaient les sœurs du Châtelet. Et puis finalement je me suis mis à faire mes habits. C'est le meilleur amusement de mes quatre dernières années. Et c'est extrêmement pratique. La mode tourne beaucoup au blouson. Cela m'a permis d'être toujours proprement vêtu et même avec une nuance de chic dans un pays où l'on ne trouvait rien. Je reprends à propos des informations que nous recueillions ici par la radio de tous les pays en général. Nous avons, nous autres, l'impression depuis plusieurs années que le vent tourne au rouge en Europe et que le cousin Valentine cherche à tirer à lui le plus d'états possible dans sa défense contre l'Ours qui devient chaque jour plus fort. Tu dois connaître toutes les escarmouches diplomatiques dans les montagnes des Balkans et que Valentine n'a pas toujours eu la loi. Nous pensons ici que le partage du territoire allemand contient en lui l'essence même d'une guerre future. Et dans cette guerre nous serons d'un côté ou de l'autre. Nous ne serons pas neutres. Et nous avons l'impression ici que nous pourrions bien être du côté de l'Ours. En résumé l'impression qui se dégage des informations reçues ici depuis ces 3 dernières années est que le conflit n'est que dans son début. La paix qui va venir ne saurait être autre chose qu'une trêve. C'est ce qui m'a encouragé dans l'idée de me créer pendant que j'ai encore une bonne santé, une sorte d'"autarcie" à la campagne pour pouvoir vivre mes années de retraite en dehors du souci d'argent immédiat. Vivre sur soi-même dans toute la plus grande limite possible. Une retraite qui serait basée sur un versement mensuel de l'administration serait infiniment trop précaire dans les années qui vont venir. Ma situation peut être comparée assez bien à celle de l'oncle Georges de St Malo. J'occupe dans l'aviation un rang à peu près analogue au sien dans le Crédit Foncier. Il n'avait comme avenir que de devenir Chef de Service. Il n'aurait jamais pu arriver Directeur. Eh bien moi, c'est absolument la même chose. Dans la filière fonctionnaire dans laquelle je vis, je n'arriverai pas à une place importante. Une place de Chef de Service n'est nullement attrayante comme fin de carrière. C'est un poste qu'il faut occuper à 30 ans pour qu'il soit satisfaisant. La guerre a certainement beaucoup gêné l'avancement parce qu'elle n'a pas permis une évolution des cadres. On s'en est tenu dans le provisoire éternel. Devant ces faits et les difficultés certaines de l'avenir politique qui n'est pas pour arranger les choses surtout en matière de lignes internationales d'aviation, je préfère essayer de vivre en autonomie et me monter avant d'avoir cinquante ans un endroit où je puisse essayer de vivre au milieu des révolutions et des guerres qui continueront d'être le cortège de notre génération. Cette lettre s'en va par chameau jusqu'à Atar d'où elle partira par avion. Nous n'avons pas d'avion à se poser régulièrement ici sur notre terrain. Je suis bien heureux d'avoir de tes nouvelles et t'embrasse bien fort. Rodo
Fort-Gouraud, le 18 février 45 Ma chère Maman, J'ai lu ta longue lettre de janvier avec beaucoup de plaisir et je te remercie bien de tous les détails que tu me donnes. J'étais très inquiet et surpris de la manière dont Christian pouvait vivre mais je vois que je n'étais pas si loin de la vérité hélas. Les circonstances sont bien difficiles pour tout le monde. Non je n'ai plus été mobilisé depuis Casablanca en 1940, mais après le débarquement américain j'ai été "réquisitionné" par le Gouvernement d'AOF parce que j'avais déjà plus de 40 ans - ce qui me fait vieux ! - et que j'étais installé sur une ligne d'aviation devenue vitale pour l'approvisionnement de l'Afrique du Nord et de l'Italie. Nous sommes tous encore actuellement réquisitionnés par le Gouvernement et ceci durera jusqu'à ce que les événements soient à peu près stabilisés. Pour moi-même, à part cet accident qui a été vraiment très pénible, je n'ai pas à me plaindre de mon sort relativement aux événements. Je dis comme toi. Tant d'autres ont subi tant de perte que nous n'avons guère à nous plaindre. Cependant au point où nous en sommes au milieu de tous ces dérangements de l'État et du Gouvernement, nous ne pouvons pas envisager actuellement l'avenir qu'il était permis d'espérer avant-guerre. Et encore les amis de mon âge qui sont prisonniers ont perdu davantage que moi. Air France a été amalgamé dans une formation semi-militaire pour des raisons de sécurité d'Etat. De sorte que nous sommes tous par le fait devenus fonctionnaires. Mais des fonctionnaires avec un avenir extrêmement limité parce que la ligne - comme toutes les lignes d'aviation française - est maintenant complètement étouffée par les Américains. C'est la seule cause qui me fait rester si longtemps dans ce désert où je vis, c'est qu'il n'y a pas grand-chose de mieux pour moi à trouver. Quand mon accident a été enrayé (parce que les premiers 9 jours et surtout 9 nuits ont été très pénibles) le Gouverneur de la Mauritanie s'est trouvé à passer avec son avion et m'a proposé de me faire évacuer. Mais le mal était enrayé il ne s'agissait plus que de soin et de repos et la vie dans un hôpital était trop peu plaisante à côté de la petite existence que je me suis organisée ici. J'ai des chèvres qui me fournissent du lait et des poules qui me donnent des œufs. Car nous vivons absolument dans la campagne. C'est un peu comme la campagne. Et je suis très libre ici. C'est un poste militaire. Je suis le seul civil alors c'est un peu comme un châtelain dans un village. On obtient pas mal d'avantages et beaucoup de tranquillité. J'avais craint qu'en me laissant évacuer dans un hôpital on me renvoie ensuite vers un autre poste moins agréable. D'un autre côté le Gouvernement de Dakar m'offre bien aussi de me changer mais il n'a rien à m'offrir que plus au Sud de là où je suis, dans les pays à moustiques. Alors ici depuis des années je n'ai jamais eu de paludisme. De Brun (le médecin) m'avait dit à Paris "si vous ne retournez pas dans les pays à paludisme" ... alors je fais tous mes efforts en ce moment pour conserver ma santé. Voilà pourquoi je reste dans ce désert. En Afrique du Nord la vie est très chère et je serais infiniment moins tranquille. Mon intention serait, si cela peut se faire, de me procurer en France dans le Midi entre les Charentes et Toulouse, une dizaine d'hectares de bonne terre moyenne. Il ne peut s'agir d'une propriété. Mes moyens ne me le permettent pas. Je voudrais pouvoir trouver 10 hectares pour une centaine de mille francs. La maison importe peu. Je construis des maisons en Afrique depuis 7 ans alors maintenant "je connais bien manière" comme disent les gens d'ici. Il faut 10 hectares pour vivre et pour entretenir un petit bétail mais pas plus à cause de la main d'œuvre. La situation que j'ai ne présente aucun intérêt en France et le mieux serait pour moi de me retirer à la campagne à mon retour. L'anglais m'a beaucoup servi toute la guerre. Et j'ai bien perfectionné mon allemand par la radio. Surtout en ce moment. J'ai eu toute la guerre à m'occuper du service d'information local. Car nous n'avons pas de journaux évidemment. Alors les sources d'information par radio doivent être multiples pour être plus sûres.
Fort-Gouraud, le 15 mai 45 Ma chère Maman, Tes lettres d'avril sont arrivées hier, elles m'ont fait un grand plaisir. Tu me donnes beaucoup de détails et je suis très content d'être tenu au courant de ce qui se passe autour de toi. Le pauvre Bob est donc tué. Cette famille-là aura décidément eu une existence malheureuse et presque tragique. Le pauvre Bob a beaucoup travaillé dans sa vie et il n'a eu que très peu de satisfaction. La tante Brigitte n'a pas eu une existence drôle. Elle avait autrefois un bon moral, mais devant tant de déboires il est bien naturel qu'à la fin elle ait lâché pied. Une bonne nouvelle si Christian peut arriver à avoir quelques affaires. C'est une énigme pour moi de penser comment il a pu nourrir sa petite famille presque sans gagner d'argent pendant toutes ces années, surtout quand il s'agit de prendre ses repas au restaurant. Les prix pour toute une famille doivent être terrifiants. Je suis étonné aussi que le pauvre J.G. mette son fils dans son affaire. C'est faute de mieux mais ce n'est pas un commerce qui a de l'avenir. Il fera certainement faillite avant longtemps. C'est même étonnant que cette affaire marche encore. Pour le Gwen qui travaille mal c'est un inconvénient de le laisser à l'école. Il faudrait lui faire gagner sa vie. Il faut qu'il fasse un métier, ou ce sera un bon à rien. Ce n'est pas bien de laisser à des études des gens qui n'en profitent pas. Au milieu de tous ces drames et de tous ces malheurs, tu me parles de mariage. Bien sûr cela n'empêche pas la vie de continuer et il y a toujours des jeunes qui doivent former une famille. Pour moi à l'âge que j'ai et dans la situation où je suis, et au milieu des circonstances extrêmement troublées que nous allons vivre dans ces 10 années qui vont venir, ce serait une bêtise de me marier. On ne peut pas deviner les circonstances et à 42 ans il est moins que jamais possible d'affirmer "je ne me marierai jamais !", ce serait une erreur de ma part. Ma simple ambition serait de me retirer dans un petit coin de campagne pour y continuer à vivre sans trop d'ennui, ce doit être ce que l'on peut souhaiter de mieux de nos jours. A moins que tu ne découvres une héritière qui aurait 50 hectares et une bonne connaissance des choses de la terre. Ce qui me rendrait service. Pour Tug et Villermay et les autres, évite de leur dire de m'écrire. C'est ennuyeux au possible d'écrire des lettres et ces gens sont bien gentils mais c'est une grosse affaire d'écrire. La nouvelle guerre a l'air d'approcher. Cependant il est possible qu'elle ne soit pas très longue. Mais il est possible aussi qu'elle traîne avant d'éclater, de sorte que nous n'avons pas fini d'en voir. Je ne sais trop si, comme le disent certains amis de France, vous pouvez assez bien vivre à la campagne, du moins pour ceux qui sont à la campagne, car vous avez tous l'air d'être en ville ; ainsi ici, nous mourons de faim. Depuis des années nous avons à peine de quoi manger. Le ravitaillement est extrêmement mauvais et déplorablement organisé. Nous avons été un bon moment sans camion pour venir chercher notre courrier. Voici un qui va partir dans quelques jours... Dans le prochain courrier je pense pouvoir envoyer quelques photographies mais nous manquons de papier photo dans le sud pour pouvoir faire des positifs. Bonnes amitiés à tout le monde et bonne santé. Rodo
Fort-Gouraud, le 21 août 45 Ma chère Maman, Décidément il est mieux de profiter de ta permission pour écrire avec la machine parce que je crois que mes lettres à la main sont par trop pessimistes et dans tes deux dernières qui m'ont fait beaucoup de plaisir, tu laisses exprimer trop d'inquiétude alors qu'il n'y a vraiment pas bien lieu de le faire. Je dois rentrer d'un jour à l'autre. Il y a peu de personnes qui ait comme moi 7 ans de séjour à la Colonie et je suis un des premiers sur la liste, et à la vérité, je serais déjà sur les Côtes de Bretagne si les relèves avaient pu se faire depuis plus longtemps et avec plus de régularité. Mais peu de personnes ont accepté de venir nous remplacer à la Colonie, et les quelques qui sont venues ces tous derniers temps ont été choisies pour remplacer des malades et même des morts inattendus qui avaient moins de séjour que moi et qui étaient inscrits après moi sur la liste. Mais, ni la mort, ni la maladie n'attendent et les remplacements ne s'effectuent pas avec la régularité et la promptitude avec laquelle on avait dressé les prévisions. Mes bagages sont faits et j'attends d'un jour à l'autre mon rapatriement. Il est possible que ce soit par un avion qui dépose directement les gens au Bourget. Ce mode-là ne m'attire pas tellement, les avions prennent feu et j'ai déjà été suffisamment brûlé comme cela. Et puis une croisière en bateau est autrement attrayante que d'être bousculé dans ces machines infernales. Bien que nous soyons encore en août, nous avons passé le cap des chaleurs. Et c'est une bien grosse chose à la Colonie. Le ravitaillement aussi est un peu meilleur et je rattrape peu à peu les kilos que mon accident m'avait fait perdre. La politique dans le monde est un peu moins mauvaise qu'il y a quelques mois. La déclaration de M Bévin aux Communes ce matin m'a fait vraiment plaisir. Peut-être les événements vont-ils évoluer plus favorablement et la situation se stabiliser plus rapidement qu'il n'était permis de l'espérer en mai dernier. Si nous pouvions éviter une inflammation et un bouleversement (pour ne pas écrire un mot plus fort) du temps serait gagné pour que nous puissions, nous tous, les coloniaux, nous établir dans nos futurs pénates. Mon rêve serait d'acheter 10 hectares de terre entre la Loire et la Dordogne. Dans tes lettres, comme une bonne Maman que tu es, ce sont surtout des femmes que tu offres. Mais une femme est toujours facile à trouver. Une terre c'est plus difficile à ce qu'il semble. C'est pour cela que la stabilité gouvernementale donnerait de la confiance aux gens et que peut-être les terres se vendraient plus facilement et moins cher. Je voudrais 10 hectares pour cent mille francs. C'est peut-être possible à rencontrer. Tu m'as parlé du Maroc avec juste raison. Mais le Maroc n'est intéressant que pour un Colon qui veut se lancer dans la culture en grand. Il n'y a aucune petite culture au Maroc et le pays n'est nullement joli. C'est comme l'Espagne. Un grand terrain dénudé. Aucun arbre ne dépasse 10 mètres dans tout le Maroc. Les forêts de chêne-liège entre Rabat et Casa n'ont que le nom de semblable avec la Loire ou l'Anjou. Je voudrais surtout un lopin de terre pour me reposer tranquillement et faire de la petite culture à mon aise. Si tu pouvais me trouver cela, alors, une fois installé, nous aurions tout le temps de voir s'il absolument indispensable de gâter toute cette tranquillité en y introduisant une femme ! Loin de moi de prétendre que je ne ferai pas cette bêtise-là ! Mais nous avons tout le temps. Pour faire une sottise il est toujours du temps de reste. J'ai reçu de Tug une lettre à la machine, et elle est ma foi beaucoup moins sotte que sa précédente à la main où il n'était question que de bondieuseries et autres prétentions calamiteuses et combien surannées. Recommande aux gens de ne pas m'écrire. Il faut que j'y réponde et l'on dit toujours bien des stupidités dans une lettre. Celle-ci en est probablement pleine mais elle est d'un genre différent des précédentes envoyées et j'espère qu'elle te rassurera sur mon moral et ma santé, c'est là mon vœu le plus cher, avec le souhait d'une bonne santé aussi pour toi et le désir de te revoir très bientôt en excellent moral. Je t'embrasse bien fort. Rodo
Fort-Gouraud, le 6 octobre 1945 Ma chère Maman, Cinq de tes lettres de juillet sont arrivées hier par un convoi. C'est notre sort habituel de recevoir d'un coup tout un courrier. Ces lettres de juillet m'ont fait un très grand plaisir. Ce sont peut-être celles qui m'ont fait le plus de plaisir depuis que nous avons renoué correspondance. Quelle très drôle de chance que tu aies eu cette entrevue avec une relation de De Barmon. C'est un type tout à fait charmant. Imagine-toi le Baron Grivel, avec sa barbe un peu rousse et ses allures de grand seigneur espagnol. Il est très intéressant. Il a beaucoup voyagé. Russie, Amérique, Suède. Il aimait venir à la maison quand il était à Fort-Gouraud pour "fuir ces gens paperassiers" que représentaient pour lui les militaires. De Barmon était ici vers 42, peut-être avant et dans ce temps les lettres étaient supprimées et, quand la correspondance est revenue, j'ai bien pensé qu'il devait être loin lui-même trop loin pour que tu puisses le rencontrer. Mais je suis très heureux qu'il ait parlé de moi dans un milieu qui a justement pu te le raconter. C'est une chance. On comprend toujours mieux ce qui est dit par les autres. Je t'ai écrit que nous n'avions qu'un ravitaillement par chameaux, que nous ne voyions jamais d'avion, que Air-France n'existait plus pour la Radio, que nous étions passés au Gouvernement comme "fonctionnaires", mais tout cela tu l'as pris pour des racontars jusqu'aux entrevues Lafaille/De Barmon. Tu vois pourquoi cette lettre qui va descendre par un camion auto demain pourra être mise à Atar dans l'avion et te parvenir dans les huit jours, alors que je viens de recevoir de toi, tes lettres de juillet. Tout ici est question de Convoi. Le plus souvent ils sont faits par des chameaux. Cette existence a tout de même des avantages c'est pourquoi je la conserve depuis cinq ans, malgré les offres d'autres postes que l'administration m'a faites. C'est bien le reproche qu'on peut faire à notre entrée forcée dans l'Administration : que nous restons liés à Une colonie, sans pouvoir changer de climat ou de continent. Je ne puis pour l'instant que me promener en Afrique Occidentale. Or partout où j'irai dans cette AOF je ne pourrai trouver qu'un poste plus au Sud de celui où je suis actuellement. Pour un petit avantage pécunier, je retomberais dans les dangers des fièvres et du paludisme. C'est pourquoi je patiente depuis tant d'années ici où le climat est extrêmement sain. Même si le ravitaillement est déplorable. À moins d'y être obligé, ce n'est pas dans mon intention de rester fonctionnaire encore des années. La retraite d'Air France continue avec celle de l'Administration, mais elle est assez maigre. Les salaires et retraites correspondent au grade de lieutenant dans l'Armée. Et un lieutenant ne saurait vivre sur sa retraite. Ce n'est pas non plus dans mon intention de reprendre un petit métier en France. Je préfèrerais vivre à la campagne, qui m'a toujours attiré, sauf quand j'étais jeune. Il est certain, qu'à moins d'être très riche, ce n'est pas enviable de passer le gros de sa vie toujours à la campagne mais c'est vraiment une formule qui semble vraiment faite pour passer une retraite tranquille et confortable. Pour la première fois depuis que je t'en parle, tu sembles approuver mon projet. Et c'est aussi une des causes qui m'ont fait plaisir en te lisant. Tu me rendrais grand service de réunir des adresses de notaires sérieux à Angers, Saumur, Thouars, Parthenay, Niort, Angoulême, Périgueux. L'espace est suffisamment étendu pour qu'on puisse trouver les fameux dix hectares pour cent mille francs. Il ne faut pas aller trop vers la mer parce que les terrains n'ont pas d'arbres et pas trop vers le Massif Central parce que la terre n'est plus bonne. J'aimerais une région un peu boisée. Je t'embrasse bien fort. Rodo
Fort Gouraud 15 février 46 Ma chère Maman Tes deux lettres sont arrivées l'une par chameau, l'autre par un camion venu hier soir. La situation n'a plus l'air d'être très brillante en Europe en ce moment d'hiver. Par contre notre situation à nous autres s'est sensiblement améliorée. Les restrictions sont relativement moins larges et le ravitaillement beaucoup mieux assuré que pendant la guerre. Évidemment nos appointements montent chaque semestre avec une allure inquiétante quant à la valeur véritable des papiers que nous entassons. J'aurais bien aimé mettre tout cela en valeur de terre avant qu'une inflation trop désastreuse ne survienne. Mais il semble que ce soit tout à fait impossible. C'est déjà une ressource et un repos d'avoir une situation qui permette de vivre aujourd'hui sans trop de souci et d'être assuré de l'avenir autant qu'on peut, dans ces époques troublées. Ce qui est bien pour les fonctionnaires, c'est que dans les périodes où les prix montent, les salaires montent aussi, et l'on n'est pas pris de court. En lisant les lettres reçues de France et en écoutant ce qui se passe en Europe, on se trouve relativement heureux et confortable d'être à la Colonie. Tous, dans le monde, nous pensions que les vies redeviendraient normales au moins dans un délai d'un an après la fin de la guerre. Et aujourd'hui : l'Angleterre va avoir du pain noir, elle qui en avait mangé du blanc pendant toute la guerre. Les dérangements dont tu as dû entendre parler concernant notre territoire, ne facilitent pas encore pour le moment notre retour. C'est presque juste le contraire. Les gens ici font venir leurs familles de France pour vivre à la Colonie. C'est presque un exode. Nous avons plusieurs avions par jour qui relient le Bourget à Dakar, pleins de femmes et de leurs enfants. Et tout cela descend vers le soleil et vers le nécessaire sinon l'abondance. Les impôts vont certainement devenir durs. Fais au mieux, surtout ne te prives de rien de ce que tu peux te permettre. Je continue toujours à faire mes vêtements. Nous avons pas mal d'étoffe mais pas de très belle qualité. Mais enfin on peut s'habiller. Pour cet hiver j'avais vraiment tout ce qu'il fallait. Le pays n'est pas froid, bien sûr, mais en comparaison des grosses chaleurs d'été, on se ressent assez de la différence de température. Ces jours-ci les relations TSF sont très difficiles à cause des taches dans le soleil. Nous passons chaque jour plusieurs minutes à les examiner et c'est vraiment très curieux. Il parait que les taches n'avaient pas été aussi grosses depuis vingt ans. Alors, chère Maman, porte-toi bien dans ce Printemps et écris-moi souvent. Je t'embrasse affectueusement
Fort-Gouraud, le 6 mars 1946 Ma chère Maman, Je suis content de tes bonnes nouvelles. Ici la santé est bonne. On enlève des militaires mais on ne les remplace pas. Plusieurs civils sont partis vers le sud, soi-disant pour rejoindre l'Europe, mais on les a retenus dans le sud sous un prétexte quelconque. Un type est mort ou il est malade, et il faut prendre sa place momentanément... bien sûr c'est toujours provisoirement, mais les gens sont tout de même dans le sud. Je voudrais bien éviter cette station forcée dans le sud quand je m'en irai d'ici. Mais il y a toujours un cas imprévu qu'il faut remplacer d'urgence. Depuis mon départ de France, il y a huit ans, je n'ai jamais eu de crise de paludisme. La guerre a voulu que je redescende en Mauritanie, mais ce n'est pas la colonie. Ici il n'y a pas de moustique et aucune maladie. Le climat est parfaitement sain. Je voudrais bien éviter un séjour, si petit soit-il dans le Sud en m'en retournant. On ferait d'ailleurs bien mieux de nous expédier par le Maroc. C'est le vrai chemin direct. Mais l'Administration est si complexe. J'aurais bien voulu rentrer et m'établir avant que la nouvelle guerre n'éclate. Mais cela a l'air de devenir impossible et ce que va être cette nouvelle guerre n'est pas peu reposant à imaginer. Notre période la plus dure a été jusqu'ici 1942 et 1943, ce qui correspond avec le débarquement en Afrique du Nord et les difficultés de ravitaillement à cause de la coupure avec la Métropole et l'absence du ravitaillement américain. Maintenant, depuis 43 graduellement, les conditions sont devenues bien meilleures et paraissent aller en s'améliorant chaque mois. Nous avons trop l'expérience des désillusions pour croire que cette amélioration puisse continuer toujours. Mais pour le moment c'est parfaitement convenable Je viens de recevoir un très joli tissu de lainage gis clair avec de légères rayures bleues et rouges pour me faire un complet sport. J'ai actuellement 14 complets de toile blanche ou kaki, un complet de laine pour l'hiver et deux blousons. J'ai acheté un grand coupon de toile pour faire des chemises. Seulement toutes les toiles sont blanches et c'est un peu dommage. C'était si joli avant de pouvoir choisir des couleurs. Tu sais que c'était ma grande préoccupation. J'ai un troupeau de chèvres qui est le seul animal qui se plaise dans ce pays. Nous pouvons avoir du lait tous les matins. Nous avons deux jardins et quatre jardiniers. C'est en ce moment, en hiver, que les jardins donnent. Nous avons des tomates, des salades en quantité, des aubergines, des carottes, des melons. Nous faisons des radis et du piment de façon régulière. Il suffit d'organiser les semis pour avoir une récolte constante. Des navets et des choux pour les soupes, et une soixantaine de choux-fleurs. Ce n'est pas beaucoup, mais ils sont durs à venir dans ce pays. Les jardiniers sont surtout nécessaires pour arroser parce qu'il ne pleut jamais ou presque. Oui, je continue beaucoup les langues étrangères, mais surtout l'allemand, l'anglais et l'espagnol. Ich führe einen Tagbuch auf Deusch im welchem jeder politische und weltliche Ereignisse eingeschrieben sind. Je fournis chaque matin 500 mots de presse pour les Européens et je prends mes renseignements sur toutes les stations du monde. J'écoute beaucoup la Suisse, l'Angleterre et l'Amérique. J'ai eu hier soir Winston Churchill directement du Missouri "Communist fifth column becomes a growing challenge to Christian civilization..." et j'ai trouvé sa voix plus ferme et plus appuyée que dans chacun de ses précédents discours que j'ai eu la chance d'entendre depuis 1940, y compris son fameux, devenu historique, "Blood, sweat and tears" en 1940 suivi par le "Singapour has fallen" en 1941. J'ai suivi ici la guerre d'une façon intéressante. Dans ma prochaine lettre j'espère t'envoyer quelques photos que nous avons pu faire. Je t'embrasse bien affectueusement Rodo
Fort-Gouraud, 15 mars 1946 Ma chère Maman, Comme je te l'avais annoncé dans ma dernière lettre, nous avons pu faire une petite bande de photos. Je t'envoie celle qui me concerne. Tu m'y vois dans la cour de "ma ferme" en train de donner à manger à la basse-cour. Tu verras que j'ai un coq superbe. Il n'a pas fait de pluie ici depuis deux ans et les broussailles qu'on appelle ici les "pâturages" sont en mauvais état. Nous sommes obligés d'établir un roulement pour les moutons qui donnent le lait. Le gros du troupeau est à une centaine de kilomètres d'ici dans des endroits où il y a encore un peu d'humidité et nous conservons ici alternativement un petit nombre de brebis laitières qui nous fournissent chaque matin le petit déjeuner. Le ravitaillement est en général assez bon. Dans la radio j'entends beaucoup parler de famine à travers l'Europe. C'est curieux qu'il manque tant de chose, car enfin la terre est toujours là et depuis un an on pouvait facilement la travailler. Je serais content si tu peux me donner une idée du prix de l'hectare de terre maintenant un peu partout. Les prix sont tellement inégaux qu'il m'est difficile de recueillir des renseignements précis. En général la vie a augmenté dix fois en moyenne sur les prix d'avant-guerre. Il faut dix fois plus d'argent par mois pour vivre. Je voudrais acheter une dizaine d'hectares, avec ou sans maison. L'important c'est la terre. Après la vie extrêmement libre que j'ai toujours vécu aussi bien en Bretagne qu'aux Colonies depuis que je suis au monde, il me sera certainement difficile de vivre en France dans un emploi à heure fixe et à l'immobilité. Bien sûr s'il le fallait, je serais bien obligé d'en passer par là, mais je préfèrerais conserver une liberté que j'ai depuis 43 ans maintenant. On peut difficilement trouver un métier plus tranquille que celui que j'ai maintenant, mais on ne peut tout de même pas demeurer toute sa vie à la Colonie. D'autant que je risque toujours d'être envoyé dans le Golfe de Guinée où il y a tant de moustiques et de maladies. On ne remplace personne ou presque en ce moment. Le Gouvernement semble être surtout anxieux de conserver son personnel. Sauf les malades qui sont rapatriés. Il passe une moyenne de 12 femmes par jour venant de France et qui viennent ici "retrouver" leur mari. Les avions remontent à vide vers la France. Monsieur Hoover nous prédit encore une année de famine. La situation commence à être inquiétante. Ne donne pas mon adresse à ce M Ballanger. Non ! Un homme qui trouve de l'or dans les ruisseaux du Maroc, c'est inquiétant ! Il est préférable de ne pas entretenir de relations épistolaires. Maintenant s'il veut vraiment trouver de l'or dans les ruisseaux, il faut lui dire de débarquer à Dakar et de prendre le chemin de fer pour Bamako. Là il trouvera de l'or tant qu'il en pourra acheter. Le tout sera de le passer à la douane. Ce n'est pas très loin d'ici, un peu vers le sud. Je n'ai pas été mobilisé pendant la guerre parce que j'ai 43 ans et que j'étais affecté spécial. Maintenant je suis en contrat avec le Gouvernement de l'AOF en attendant la démilitarisation d'Air France qui dépend maintenant directement du Ministère de l'Air. Indique-moi à peu près comment il est possible de vivre en ce moment en France. Tout doit être terriblement cher. Je me demande comment organiser la période de transition entre mon retour et une nouvelle installation. Donne-moi tous les détails pour que je ne sois pas surpris quand je vais rentrer. Tu pourrais peut-être me trouver une riche héritière qui aurait des terres où je pourrais vivre. Ce serait. une solution qui en vaudrait une autre. À bientôt chère Maman. En très bonne amitié Rodo
Fort Gouraud, 5 mai 46 Ma chère Maman, Juste au moment où je commençais à l'utiliser voilà la F.M. (Franchise Militaire) qui est supprimée dans le courrier avion. On avait mis cette franchise il y a un an environ. Mais il y a eu des abus et cet avantage a été annulé. Nous avons tant de difficultés à recevoir des timbres ici. Les PTT ne veulent en donner que sur la vue des lettres, à cause des collectionneurs qui font de l'exportation. Enfin je me débrouillerai avec des amis à Atar pour faire suivre les lettres. Le Gouverneur vient de m'envoyer une très jolie photographie prise à son dernier passage ici il y a quelques semaines. Je suis assez perplexe car je voudrais bien te l'envoyer. Elle est d'un format plus grand qu'une enveloppe et je ne voudrais pas la perdre. Je vais aviser comment faire. Cela me ferait plaisir que tu l'aies. Tu y verrais un de mes complets blancs en toile de "drill" qui n'est pas mal réussi. Il me semble que maintenant je peux fort bien m'habiller moi-même surtout pour les chemises que je réussis fort joliment. Si Christian avait besoin de quelques-unes des miennes, comme tu me le dis, il ne faut pas hésiter à lui donner tout ce dont il a besoin. Avec toute sa famille il a certainement besoin qu'on l'aide. Je me demande comment il fait. Les maisons c'est bien joli, mais elles doivent se construire avec un ralenti qui ne fait pas rentrer beaucoup d'argent dans le ménage. Il faut espérer que les transports et la main d'œuvre vont s'améliorer. Pourvu qu'il n'ait pas été obligé de vendre des propriétés du côté de sa femme. En ce qui concerne mon retour, il est comme pour nous tous, dans toute l'AOF, parfaitement décidé. On nous avait promis un retour pour juin prochain, mais nous nous sommes aperçus en causant à la radio, qu'on avait promis à tous le retour à la même date, ce qui est apparu comme une simple nouvelle diffusée pour calmer notre attente. La vérité semble bien, comme je te l'ai déjà écrit, que le Gouvernement désire ne pas changer son personnel avant les élections. On craint le mauvais moral des gens de France qui auraient amené de mauvaises idées ici, et notre retour n'aurait pas compensé ce changement d'opinion, parce que notre voix à chacun, noyée dans le nombre des votants en France, n'arriverait à changer que très peu de choses. Cependant après bien des consultations et des échanges de lettres, je pense pouvoir donner maintenant comme absolument sûr le moment de mon retour, pour le tout début de 1947, c'est-à dire dans 18 mois. Il n'y a que deux choses qui pourraient changer cette date 1) une nouvelle guerre mondiale. 2) la révolution en France. L'une et l'autre choses sont possibles. Mais si rien n'arrive alors je rentrerai au tout début de l'année. Il est temps que je rentre car je vais rapidement sur mes 43 ans et que je veux m'établir en France. Je suis très bien remis de mon accident et mes mains sont en bon état de nouveau. Il m'a fallu au moins trois ans pour ne plus m'en ressentir. Cela vient de mon âge et du peu de nourriture que nous avons eu pendant la guerre, ce qui nous avait rendus moins résistants. J'ai évité d'être nommé dans le Golfe de Guinée alors que c'est là-bas qu'il a fallu le plus de remplaçants parce que les gens y étaient bien fatigués et n'ont pas pu tenir plus longtemps que leur séjour habituel de deux années. On les a remplacés pendant toute la guerre, régulièrement ou à peu près. Plusieurs des amis qui étaient en Mauritanie ont été arrêtés à Dakar, avant leur embarquement, pour être dirigés "provisoirement" sur la Guinée en remplacement d'un autre qui ne pouvait plus tenir. J'ai voulu surtout éviter d'être pris comme cela. Jusqu'ici ce souhait a été accompli. Je pense aussi que d'ici quelques mois, il va être plus facile d'être ravitaillé. On this day of referendum I think of finishing quickly my letter and putting it into the plane coming here to take off the results. I wish it will be faster in your hand. And by the same way, I am taking the risk of sending you the photo I wrote about. You will find it very attractive and interessant, taking in mind it was taken inside the real genuine "Fort" of Gouraud. The wall in the background of the picture is the "blockhaus". I am in the suite of the Governor and his wife who is very young and nice under the heavy burden of paintings. They are altogether very good people but both are young and unexperienced in the great art of Governing. But in the present state and mind of people and society, it does not seem to matter very much! This present letter is just going away the very day on which the whole history of the French people is coming to a turning point. Let us wish this turn to become a gentle bending on something better, and not a catastrophe! But it seems very hard to hope for a "Verbesserung" of anything anywhere in this dreadful time. Whole Europe is becoming increasingly red. When the sky in the country becomes red in the evening by "Sonnenuntergang" the farmers say it will blow heavy winds. It may also be the same in politics. Perhaps we are going to have a hurricane very next! For now I say good by to you mother and the best wishes auf einem baldige Wiedersehen.
Fort Gouraud 1er juin 46 Gott sei Dank! Le Peuple a répondu "NON"! C'était tellement de justesse que c'était inespéré. Tout le monde avait jeté le manche. On croyait bien que l'affaire était cuite. Et puis la surprise est venue. Et c'est ma foi, une jolie surprise. Nous avions atteint le tournant le plus dangereux, sans doute... Et maintenant les événements ne peuvent plus faire que d'améliorer le moral et la situation économique, à moins d'événements plus graves venant de l'extérieur. Mais la gauche était sans doute à son point le plus puissant depuis la guerre. Après, dans des temps de calme et d'ordre, la situation a de meilleures chances d'évoluer vers la Droite, une droite qui d'ailleurs a pris le nom de "socialisme". Si on avait pensé à Saint-Malo avec la brave Tante Angèle, que nous serions devenus bien-pensant en nous appelant "socialistes"! Les étiquettes évoluent ! Maintenant quand on parle d'un "radical" on l'estime déjà "réactionnaire". Nous ne sommes pas mal ravitaillés maintenant. Un mouton donne de 2 à 2 litres et demi de lait par jour au moment du petit, mais la production diminue très rapidement en l'espace d'un mois. Il faut une grande quantité de moutons pour pouvoir changer souvent. Les chiffres que tu me donnes sur la vie en France correspondent assez bien à l'idée que je m'en faisais. La multiplication par dix est une base à peu près exacte. Je voudrais bien me retirer sur une terre pour y attendre les événements troublés qui vont se produire. Dans ce que tu me dis de la femme de Bob, je ne pense pas du tout que ce soit le genre de famille et d'affaires qui me convienne maintenant. Depuis 13 ans je me suis adapté à ce que vous-mêmes commencez seulement à avoir : " le décalage". Nous vivons dans un monde qui n'est nullement le monde dans lequel et pour lequel nous avons été élevés. Depuis 13 ans je suis un "ouvrier". Je gagne ma vie. Vous, vous commencez seulement "à vous procurer du ravitaillement" comme vous dites très élégamment ! Je suis déjà descendu du rang où l'on joui de l'argent vers le rang où l'on gagne son argent. J'ai fait cet effort là il y a quinze ans parce que je sentais bien que je ne pourrai pas demeurer toute ma vie à dépenser plus d'argent que je n'en gagnais. Les circonstances économiques autour de 1930 annonçaient bien ce qui allait se passer. Nous allons maintenant vers des événements encore plus durs et plus difficiles. Même avec toutes les précautions que je pourrais prendre avec l'expérience acquise, il n'est nullement dit que je ne finirai pas dans la misère. Du moins cette misère ne sera pas trop dure parce que je ne tomberai pas de si haut que ma position d'il y a trente ans quand nous vivions à Dinan et à Saint-Malo sur le pied de "gros bourgeois" confortables et aisés. Maintenant nous en sommes réduits à gagner notre vie. Et encore les circonstances m'ont été très favorables. Encore en ce moment je mange sur une table cirée, avec une belle nappe blanche. J'ai un serveur et un cuisinier. J'ai un "valet de chambre" qui entretient mon linge, fait ma chambre, fait le lit, repasse mon linge. J'ai deux petits "boys" pour les courses en ville (c'est-à-dire dans le patelin !) Et nous avons certainement maintenant des avantages dans le ravitaillement. Bien que nous ayons plus souffert pendant la guerre que vous ne l'avez fait vous-mêmes en France, vous semblez passer maintenant par le chemin où nous sommes passés pendant la guerre. Je voudrais surtout éviter maintenant de retrouver le milieu dans lequel nous avons passé notre jeunesse et dans lequel il nous est devenu impossible de continuer à vivre avec notre argent ou avec nos moyens de gagner de l'argent. Ça m'ennuierait de me retrouver dans le milieu dans lequel je sais absolument que je ne pourrai pas continuer à vivre. C'est probablement pourquoi je ne me suis pas marié depuis que je suis à Air France. Je n'ai pas manqué d'occasion, bien sûr, comme tu peux t'en douter. Mais si j'avais épousé une fille dans le milieu ouvrier dans lequel je travaille (et que tu as vu en partie quand tu es venue à Toulouse) je me serais trouvé lié avec une famille (on épouse toujours un peu la famille !) qui m'aurait à tout instant choqué. Je n'ai pas été élevé dans ce milieu-là. Quand Brigitte Chalois voulait me marier avec sa petite Nicole, j'ai hésité parce que le milieu ne me convient pas. J'aurais fait figure d'homme incapable de gagner sa vie à toutes les sauces comme ils le font eux-mêmes. On aurait dit de moi après quelques années de mariage : il n'a pas l'argent que nous aurions crû et il est incapable de gagner sa vie dans les Affaires ! Alors je n'ai jamais envoyé le fameux tapis marocain que Nicole avait demandé pour sa chambre et qui aurait été le prétexte à un échange de correspondance intéressée. Il me faut trouver une femme ni dans le milieu hobereau de Bretagne, ni dans le milieu des Affaires où je n'ai aucune capacité. Je ne sais pas rouler les gens. Il aurait fallu que je sois élevé dans l'ambiance. Il me faut une femme de la campagne qui ne soit pas de grande famille. Christian a fait preuve d'un énorme bon sens en choisissant une femme dans un milieu de petit bourgeois. Il n'est pas difficile de changer de milieu quand on change de pays, c'est pourquoi je préfère ne pas rentrer en Bretagne. Voilà chère Maman ce qui est ma situation d'esprit. Je suis sorti du château, il est inutile que j'y rentre à nouveau puisque je ne puis continuer d'y vivre pécuniairement. La fille du garde forestier ferait bien mon affaire. Mais voilà il faut trouver le garde forestier ... ou trouver la terre sans le garde. Ce serait le mieux qui puisse nous arriver.
Fort-Gouraud, le 12 juin 46 Ma chère Maman, Les jours passent bien vite et on ne voit toujours pas le bout de toutes ces complications politiques et économiques. J'ai quelques renseignements de diverses régions de France. On trouve des gâteaux tant qu'on en veut à 1O francs pièce à Perros Guirec. Dans un hôtel de Trégastel on paie 60 francs le repas, bien servi, abondant et avec du cidre à volonté. Pas de vin. Cela fait un total de 10 000 francs par mois pour vivre en Bretagne à l'hôtel. Dans la région de Landernau on trouve du cochon à volonté et des pommes de terre à 4 francs le kilo, des mottes de beurre hautes comme une chaise. Les gens seraient bien contents d'en expédier mais il n'y a pas de transport organisé. À Bordeaux on ne trouve ni beurre, ni cochon, mais on peut se baigner dans le vin. En Normandie le vin vaut 120 francs le litre. En politique, on a l'impression qu'un gouvernement de droite issu des dernières élections va être sapé par les Communistes et que les Socialistes ne se dévoueront pas pour rétablir la balance. Il pourra s'en suivre une crise, probablement des bagarres et beaucoup de bruit. On essaiera sans doute de faire un coup d'état en faveur d'un homme à poigne. L'homme qui s'est retiré en Normandie dira-t-il son mot et reviendra-t-il sur la scène politique. On peut s'attendre en tous cas à pas mal de dispute et beaucoup de désordre. Sur le plan international les anglo-américains jouent à étrangler la Russie. Il est peu probable que pour l'instant, Moscou prenne une position nette, parce que les préparatifs d'une défense ne sont pas encore terminés. Alors on va temporiser, ce qui n'est nullement une chose satisfaisante pour nous autres qui attendons toujours de savoir si nous pouvons être un peu sûrs de l'avenir. On s'attend aux États-Unis à une très grande crise économique en 1948. La montée des salaires va provoquer une inflation qui va être terrible non seulement pour la monnaie américaine, mais pour toutes les autres monnaies alliées. Le grand vainqueur d'une inflation américaine serait évidemment la Russie. Alors, nous, dans tout cela, nous dégringolons à grande vitesse. Cette dissolution de l'Armée est lamentable. Les territoires d'Outre-Mer sont abandonnés peu à peu. Chaque jour ici, nous voyons de nouveaux départs. C'est l'explication de cette "relève" qui n'en finit pas d'arriver pour nous remplacer... On ne désire pas que les gens partent à la Colonie. Les avions apportent les femmes et les enfants des gens qui sont ici, pour les aider à patienter, mais on n'apporte pas d'hommes pour nous remplacer. On a l'impression qu'on liquide. Alors on va faire avec ce qu'il y a sur place, et puis quand ce sera prêt, on nous paiera notre billet pour la France et personne ne sera venu pour nous remplacer. Nous laisserons nos services à nos frères au visage noir. C'est une liquidation, et c'est, ma foi très triste d'assister à cette décadence. À notre époque, dans notre situation, nous n'aurons fait qu'assister à des décadences. Notre fortune personnelle, notre bien-être, le prestige national, notre influence dans le monde. Mais même l'Amérique qui était tenue pour le pays de l'argent et du triomphe de l'énergie personnelle, même l'Amérique est empêtrée dans des grèves qui n'en finissent pas et entre dans une période de malaise social qui va entrainer la ruine de pas mal de fortune. Peut-être que c'est vraiment la fin du régime capitaliste. Alors adieu la barraque, nous ne pouvons pas aller contre le courant. L'Humanité va à reculons. Néanmoins je prépare toujours mon retour. Je confectionne des habits pour ne pas être obligé d'en acheter en rentrant. Ta lettre du 27 mai vient d'arriver par des camions. Je continue aujourd'hui 29 juin. J'avais attendu des nouvelles de toi et ta lettre a mis juste un mois pour arriver y compris le trajet auto, ce qui est peu. Tu dois recevoir mes lettres plus rapidement parce qu'il y a plus d'avions à la prendre à Atar que de camions à monter à Fort-Gouraud. Comme c'est ennuyeux cet accident que tu viens d'avoir. Pourtant c'est bien à la campagne le dernier endroit où on peut être bousculé. Je m'aperçois qu'avec l'âge on se raccommode moins vite que dans la pleine jeunesse. Les élections n'ont pas mal donné. Quel bonheur si la situation pouvait évoluer. Les couleurs politiques se fanent tellement avec le temps que quand on a appris l'élection d'Édouard Herriot, les conservateurs bourgeois que nous sommes ont murmuré avec soulagement : "Ah ! Enfin un homme bien !" On pense marcher sur un terrain plus sûr avec des hommes dont on connait déjà les défauts. Daladier et Herriot, les deux Édouard, c'est presque le retour au bon vieux temps ! C'est une bien grande satisfaction que tu puisses passer le temps agréablement avec de bons amis et voyager un peu. Les gens sont gentils. C'est curieux comme on rencontre dans la vie des gens charmants dans tous les endroits où on va vivre. En général les êtres ne demandent qu'à se rendre service les uns les autres. Nous avons été très bien reçus en Angleterre et en Allemagne. Je l'ai été moi-même au Maroc et en Espagne. Et les peuples se font tout de même la guerre, ce qui ennuie considérablement les nations pendant des générations. Et pourtant le fond du cœur des êtres c'est d'agrémenter la vie des autres d'une façon charmante. Meilleure santé et prompt rétablissement. Je t'embrasse de tout mon cœur. Rodo
Fort-Gouraud, le 20 juillet 46 Ma chère Maman, Une bonne fête (72 ans) ! Mes vœux te parviendront avec un peu de retard, mais j'espère être avec toi pour ton prochain anniversaire. Je serais content que tu conserves une bonne santé et que cette affaire de jambe se termine. Bien que la situation internationale aille aussi mal que possible, nous attendons chaque matin la déclaration de guerre. Tout le monde pense que c'est en Yougoslavie que les premiers coups de feu seront tirés. Trieste a pris la place de Dantzig mais les rapports sont demeurés identiques. La différence sur le prix des timbres vient de ce que les francs français et africains n'ont pas la même valeur. L'argent en Mauritanie vaut 1,7 de plus qu'en France. 1000 francs ici valent 1700 francs en Bretagne. Nous timbrons les lettres à 8 francs et vous les timbrez à 13. C'est une question de change. J'ai fait le maximum que je pouvais faire dans mes habits, mes voyages, mes livres et l'utilisation générale de mon argent. J'ai bien fait parce que le monde n'est pas près de reprendre ses voyages et ses achats faciles et tranquilles. Comme par enchantement le blé a complètement disparu de la surface du globe, chose qui n'était jamais arrivée pendant que tout le monde était occupé à faire la guerre. Mais maintenant que, en principe, chacun est occupé de nouveau à produire, il n'est plus possible de découvrir un seul grain de blé, même en cherchant bien partout dans tous les recoins. La fameuse UNRRA est une organisation magnifique qui a réussi le tour de passe-passe de subtiliser adroitement tous les produits alimentaires de tous les entrepôts de tous les pays. Pour tenir les peuples et contrôler les prix c'est une manœuvre excellente, mais pour le bien-être et l'agrément des gens, c'est une tout autre affaire. Nous sommes donc condamnés à vivre encore des années dans les privations et les restrictions, et peut-être les conflits. Tu ferais bien plaisir à un ami que j'ai ici en envoyant à ses parents la photo que tu as reçue dernièrement. Nous n'en avons qu'un seul exemplaire et il voudrait bien que ses parents le voient. Voici l'adresse où tu peux envoyer la photo sans qu'il soit du tout nécessaire d'écrire quoique ce soit avec. M et Mme Émile L'Hermite à Jouy (par Pargny les Reims) Marne. C'est une grande chance pour ce brave Monsieur Vaucouleur d'être mort de cette façon active et subite. Il aurait beaucoup souffert de durer des années, amoindri comme Henri Lavedan, Raymond Poincaré et surtout Bergson qui a souffert douze ans d'effacement avant de s'en aller enfin. Mourir en activité c'est vraiment un bonheur. Je suis très heureux pour lui. C'est un homme que j'ai toujours beaucoup admiré, probablement parce que je le connaissais très peu. Je puis conserver de lui le souvenir qu'il aura été actif jusqu'à la fin. Envoie-moi des détails sur le voyage de Monsieur B. au pays des merveilles. Raconte-moi ses promenades dans les immenses forêts et dis-moi s'il trouve beaucoup d'or dans les ruisseaux. J'aimerais tant qu'il me découvre dix hectares de bonne terre dans le Périgord. Ici c'est de plus en plus navrant du point de vue du prestige national. Il se passe ici ce que tu as vu ailleurs : on s'en va. Pour éviter d'être mis dehors ! C'est dommage parce que la Colonie était une belle chose et on y vivait bien. Mais c'est déjà un mot qu'il est défendu de prononcer. Il faut dire "Outre-Mer" et se garder de prétendre dominer le pays même politiquement. On a inventé le mot "Union Française" qui se dit beaucoup à la radio. Nous avons été très gênés ici cette année par les fameuses "taches" dans le soleil. C'est très curieux comme ces taches coupent complètement les communications en ondes courtes à certaines heures et dans certaines conditions de grandeur. Je suis bien content que Christian réussisse. C'est déjà bien de pouvoir vivre au jour le jour avec une nombreuse famille. Surtout donne à Christian tout ce qu'il peut trouver dans mes affaires qui lui rende service. Il est plus grand que moi et je regrette que les vêtements ne puissent sans doute lui convenir. J'ai peut-être encore une machine à écrire disponible. Il faut la lui donner s'il en a besoin. Les valises aussi. Ou tout ce qui peut lui être utile. Nous allons certainement vers une nouvelle guerre. On n'a jamais vu une conférence de la paix comme la foire d'empoigne du Luxembourg. Chacun est venu pour demander quelque chose. Dans une lettre précédente je parlais de la pièce du théâtre Édouard VII, "Les Derniers Seigneurs" qui me plaisait beaucoup. Il y a quelque chose de très bien encore dans le genre de "Topaze", c'est le grand succès de Marguerite Moreno avec Louis Jouvet, la pièce contre les profiteurs et les agioteurs du moment "La Folle de Chaillot". Nous avons bien fait d'aller vite voir l'Angleterre avant la guerre. Les nouvelles qu'on reçoit maintenant sont navrantes. C'est la ruine. Les gens ont été très déçus de la carte de pain, le dernier coup après sept années de privations. Les Anglais à leur tour commencent à abandonner leurs châteaux. Les derniers seigneurs ont cessé d'exister. Bonne santé, ma chère Maman. Écris-moi souvent. J'aime beaucoup recevoir tous les détails sur ta vie. Un gros baiser à ma filleule que j'ai bien envie de revoir. Je pense beaucoup à elle. Comme c'est dommage qu'elle n'ait pas un petit avion pour venir passer le week-end avec moi. Je suis très heureux et très fier de son travail. Bon courage au milieu de toutes ces restrictions et privations de toutes sortes. Bons baisers très affectueux de Rodo
Fort-Gouraud, 15 août 46 Meine liebe Mutti, Décidément les affaires internationales vont aussi mal qu'il est possible. On lance des fusées sur la Suède. On amène des tanks en Palestine. Les avions survolent les renforts ennemis en Yougoslavie. La Russie demande la révision de la convention de Montreux. L'armée française se reconstitue. Les Anglais offrent des primes et du confort pour attirer les jeunes gens sous les drapeaux. En France la propagande réactionnaire se fait plus active. De Gaulle nettoie ses chaussures. Et quand tu recevras cette lettre la Conférence de Paris aura échoué. Nous allons vers des jours extrêmement difficiles. Ce que nous avons vécu jusqu'ici n'est absolument rien auprès des années qui vont venir. C'était seulement le prélude. la suite ne va pas être bien jolie. En Amérique rien n'a repris du commerce qu'on attendit après la guerre. Ce n'est pas du tout comme après 1918. On ne sort pas de nouvelles voitures ni de postes radio, ni de glacière ni surtout des bas en soie artificielle. Rien ne sort. En Amérique ils disent qu'ils s'attendent à un grand marasme commercial, une dépression comme en 1926. C'est curieux d'arriver à des résultats aussi mauvais 20 ans après. Moi je me prépare toujours à rentrer. J'ai vécu des années bien tranquilles depuis mon départ de Bretagne en 1931. Jusqu'à la guerre surtout cela a été très intéressant. Depuis la guerre cela a été plus uniforme mais avec si peu de souci, si peu d'ennui et tant de calme et de tranquillité. Maintenant, au moment de rentrer en France, j'ai un peu l'impression d'un collégien qui rejoint le collège, ou d'un homme riche qui termine une croisière de vacances. Je m'attends bien à ce que la vie que je vais retrouver en France va être beaucoup moins drôle que les 15 dernières années que je viens de vivre. Je voudrais bien me retirer à la campagne et faire un peu de culture et d'élevage de volaille ou des primeurs. Mais tu as l'air de trouver que c'est une chose extrêmement difficile à réaliser et tu penses qu'il est très aisé de se marier. Moi je pense le contraire. Il faut beaucoup d'argent pour se marier. J'ai peur d'avance de toutes ces choses que je ne connais pas : les cartes de ceci, les cartes de cela, les coupons, les "points" comme on dit en Angleterre. Et puis le prix de la vie ! Avec mes quelques économies, qui proportionnellement valent bien ce que je faisais avant la guerre, il ne pourra être question de voyage en Allemagne ou sur les bords de la Tamise. Je vais revenir pauvre. Nous vivons une époque lamentable. Je crois à la guerre avec la Russie. Il y a trois jours le brave Winston Churchill était à Douvres et il a dit tout doucement une phrase qui en dit long sur ce qu'il pense de l'avenir : "À notre époque, la mer n'est plus une défense". Un avion vient de se poser. Il va pouvoir emporter ma lettre directement. Fort-Gouraud, le 15 septembre 46
Meine liebe Mutti Cette fois, nous sommes fixés : la guerre va recommencer dans les Balkans. Depuis la fin de l'Empire Ottoman, il est toujours question de faire des guerres dans les Balkans. Cela n'est pas une chose nouvelle. Les Russes vont faire la révolution en Grèce. Les Anglais vont amener des renforts. C'est une sorte de guerre d'Espagne qui va se rallumer et les Yougoslaves, les Albanais, les Bulgares et les Roumains vont appuyer Moscou, pendant que la guerre civile va éclater en France entre : appuyer les Anglais ou suivre la politique de la Russie. Voilà comment on peut voir les choses. Cela ne va peut-être pas du tout se passer de cette façon. On simplifie toujours quand on prédit l'avenir. Mais ceci est parfaitement vraisemblable. On a reproché aux combattants alliés de n'avoir pas préparé la guerre de 39, on ne pourra pas faire le même reproche aux combattants de cette guerre-ci. Les Américains, les Russes et les Anglais se préparent à grands efforts, et de jour et de nuit, économiquement et industriellement parlant. C'est à qui fera la bombe la plus meurtrière. C'est à qui construira l'avion le plus rapide. On peut faire un pronostic. Si l'Amérique attaque immédiatement (c'est-à-dire d'ici un an) elle a des chances de triompher de la Russie. La France est beaucoup trop prorusse, pour qu'on la mette dans le bain. On ne lui donne aucun matériel, aucune arme, aucun avion, presque pas de ravitaillement. On lui demande seulement de faire un Gouvernement qui joue le jeu anglais. Et ce n'est qu'à grand renfort de compromis, que les Français y parviennent. Depuis qu'Henry Wallace a parlé jeudi dernier, on sait que l'Empire britannique a ... vécu ! C'était pourtant une jolie réalisation, l'Empire britannique ! Maintenant il est démembré. Il a été vendu pour payer les dettes de guerre. Ses parcelles sont distribuées aux quatre vents du Globe. L'Amérique est le gros acquéreur, mais dans la politique européenne, ce n'est pas Washington qui est le gros successeur, c'est Moscou. Après avoir risqué de devenir Allemands, nous sommes en train de devenir Russes. Nous ne sommes pas assez forts pour avoir le droit ou seulement la possibilité de choisir. Mon retour se précise toujours. Voilà déjà trois fois que j'ai fait mes valises depuis la fin de la guerre. On envoie peu de gens à la Colonie, et on n'envoie pas du tout de matériel. L'organisation se mine chaque jour davantage. On sent se faire ici un travail semblable à la Syrie, l'Indochine l'Algérie. C'est dommage. Évidemment, quand un grand empire meurt, tous ses amis s'effondrent avec lui. J'aurais bien voulu être installé à la campagne pour les jours difficiles qui vont venir. Je pense qu'on peut compter sur un an avant que la guerre n'éclate. Mais elle risque d'être si totale qu'il n'est peut-être pas possible de songer à se retirer et vivre tranquille. Il faudra peut-être que tout le monde y participe. Cela va être un très grand désastre. Je reçois avec bonheur tes lettres d'août. Vraiment je te suis reconnaissant de toute la peine que tu prends pour essayer d'orienter ma seconde moitié de vie. Il se peut que tu aies raison ; L'affaire de Châteaudun me plait en tout cas mieux que celle de Reims. Des propriétés me conviennent mieux que "du champagne". Non je ne me souviens pas du tout de cette jeune fille. Mais je suis bien touché que cette dame Julienne ait conservé de moi un souvenir suffisamment bon pour vouloir m'aider. La présentation de cette jeune fille par eux est une référence. Les Julienne sont des gens pratiques et travailleurs. Ils n'ont jamais joué aux parvenus et leur famille avait l'air de bien s'entendre. Je rentrerai en mars prochain qui est la date de la fin de mon contrat avec le Gouverneur Général. Je préfère terminer normalement mon contrat que de demander sa cessation avant terme. Je puis avoir besoin de revenir ici, je puis avoir besoin de références. Je ne sais pas encore sur quelle base je quitterai l'AOF, mais je pense prendre au moins un congé de six mois, on verra après. J'ai une licence des PTT que j'ai obtenue, tu t'en souviens au Havre en 1931. Avec cette licence j'ai ma vie assurée, je pourrais toujours trouver un engagement dans une compagnie civile ou au Gouvernement. Mais ma licence ne me permet pas d'entretenir une famille. Donc si je me marie il me faut une situation. J'ai un métier, un bon métier, mais ce n'est pas une situation. Voilà ce qu'il faut faire ressortir aux gens qui s'occupent avec toi de ce projet. Et il faut éviter de penser, on va toujours les marier et puis ils se débrouilleront toujours après. Une situation comme ce pauvre Seibert que nous avons vu dans le quartier des Ternes à notre retour d'Allemagne, n'est pas enviable. Pas plus que Yves Bienvenu qui mangeait déjà des nouilles en 1938 à une époque où la vie était tout de même plus facile que maintenant. Ou bien ce Sebert encore qui est à Avranche dans une banque. C'est une situation très quelconque et pénible. Je préfère de beaucoup ne pas me marier, plutôt que de vivre dans la pauvreté et la gêne. Merci affectueusement de tout ce que tu penses à faire pour moi. Et de tout le mal que tu te donnes. Je t'embrasse bien fort Rodo
Fort-Gouraud, le 10 octobre 46 Ma chère Maman Tu te souviens de notre voyage à Berlin. Cet après-midi du 23 ou 28 mars où nous étions, toi au Kaiserhof et moi sur la Reichskanzlei Platz, et devant nous sur le fameux balcon de la Wilhelmstrasse, le pantin d'Adolf et le gros Goering avec son inséparable bâton de Maréchal ! Et aujourd'hui, le balcon n'est plus entouré que des décombres. Le pantin est mort stupidement dans son lit (Helden Tode ! mort de héros) et voici le gros patapouf "dem Tode durch Erhängenverurteilt !" (condamné à mort par pendaison). Ainsi passent les gloires du monde, des braves contribuables devenus des chefs démesurés par la faute de millions d'aveuglés qui les ont portés en triomphe, auront empoisonné notre existence et auront bouleversé la vie calme tranquille et ordonnée de millions d'hommes. Mais l'exemple ne suffit pas, et sitôt fini on va recommencer ! Dans une de mes lettres de mars, je crois, je t'écrivais que mon retour était à peu près certain pour 47, à moins que n'éclate en France la révolution ou en Europe la guerre. Aujourd'hui, on aperçoit l'une et l'autre juste "at the corner". Il se pourrait que nous évitions la première, mais les Américains semblent trop désirer la seconde pour qu'elle ne se produise pas. De toutes façons je n'ai pas renouvelé mon contrat avec le Gouverneur d'AOF, de sorte que je suis libre au début de 47. Il est évident que s'il y a la guerre, je serai de nouveau mobilisé sur place et dans ce cas je ne pourrai pas rentrer. Mais je ne pense pas que la guerre éclate avant mars 47. Elle viendra plutôt après. Alors selon toute probabilité je serai rentré. Je suis dans la réserve jusqu'à 50 ans et je n'en ai que 44. Nous vivons des temps parfaitement ridicules. 15 octobre Ainsi on a voté OUI. Thomas Cadet téléphone de Paris. Il dit que les Français ont voté OUI surtout parce qu'ils estimaient enfin qu'il était préférable d'avoir une Constitution, fut-elle mauvaise, que de n'en pas avoir du tout. Nous, nous espérions un grand mouvement en faveur de G. On espère toujours des grands mouvements surtout quand on est dans un malaise comme tous les pays maintenant. Peut-être que quelque chose va sortir des élections du 10 novembre. Bevin a parlé à Paris pour la clôture de la Conférence du Luxembourg. Ses paroles étaient très curieuses parce qu'il les prononçait sans aucune conviction. Déjà sa voix est un peu celle d'un curé de campagne, trainante, un peu nasillarde. Pourtant les mots qu'il a dits seront répétés dans l'Histoire : "I can only hope that our work may lead to a lasting peace !" Un autre mot m'a beaucoup plu la semaine dernière, quand Churchill a fait l'éloge de Roosevelt devant les Communes en faveur d'un mémorial du Président à Grovesnor Square London. Churchill a dit : "It was a noble, august and charming personality". Il parait qu'en effet le Président était vraiment "charmant" en famille comme en politique. On a l'impression qu'il restera dans l'Histoire comme un grand homme. C'est demain le 16. Goering va être pendu, et j'aurai 45 ans. 18 octobre Un brave chameau du désert est arrivé hier soir et j'ai eu la joie de recevoir tes lettres du 1, 8 et 15 septembre. On a fait à ce brave L'Hermite le coup classique que j'ai beaucoup craint. Il est parti de Fort-Gouraud pour Atar, et de toute urgence, on l'a expédié sur Chingetti, un joli petit patelin vers l'Est de l'Adrar pour remplacer un type rapatrié sanitaire. Il y a moins de chance pour que ça se produise pour moi. On a complètement démembré les services militaires et administratifs partout ici. J'aurais pu rentrer après la guerre, mais je perdais trop d'avantages. Deux fois de suite le Gouverneur avait proposé de me faire rapatrié sanitaire, et je croyais que c'était chose faite. Deux fois de suite, j'ai préparé les valises, et puis le manque de personnel a fait prolonger la situation suffisamment pour qu'à la fin je demande tout simplement à terminer mon contrat, ce qui me donnait des avantages pécuniers et supprimait ce rapatriement soi-disant comme malade, ce qui ne me plaisait pas beaucoup. Tous ces événements de retour me déconcertent un peu et il est difficile d'envisager comment ma vie pourra être organisée en France. Nous traversons des temps bien durs. J'ai l'impression, inavouable, que je viens de passer dix ans de vacances, et que ces vacances vont finir ! C'est une pensée probablement honteuse, mais avant de quitter le désert, voilà ce que je pense. Et on dit que le souvenir embellit alors qu'est-ce que ce sera quand j'y penserai, plus tard... Je t'embrasse bien affectueusement. Rodo
Fort-Gouraud, le 23 octobre 46 Je viens juste d'entendre l'ouverture de la session des Nations Unies à Flushing Meadows. Monsieur Spaak de Belgique a parlé splendidement. Après tout ce que nous venons de vivre et avec le scepticisme de ces longues années de bouleversement dans notre génération, les paroles sincères de Spaak m'ont étonné, au point que je ne pensais pas qu'on puisse encore dire de si belles choses, si profondes et si émouvantes, sans faire rire les gens. À notre malheureuse époque nous en sommes arrivés à ce point, que quand un homme vous parle de bonté, de dévouement et d'honneur, on a toujours tendance à le prendre pour un utopiste. Après ce très brave Monsieur Spaak, digne de tous les éloges par sa sincérité, est venu à la tribune un petit employé de bureau, avec des lunettes. Un homme à figure ronde un peu osseuse qui pourrait ressembler sous un certain profil au Cardinal Facelli, notre Pape actuel. Mais sans cet air noble. Un air de petit commis expéditionnaire quelque part dans le monde, une tête qui aurait sa place derrière un comptoir de thé aux Indes, ou derrière la caisse d'un bazar à Shangaï ou encore à l'étal d'une boucherie de Covent Garden. Ce petit homme qui porte un ridicule petit nœud de cravate, ce petit homme insignifiant qui parle d'une voix horriblement nasillarde se trouve être le Président des États-Unis d'Amérique. En écoutant ces deux hommes, Monsieur Spaak et Mr Truman, on mesure toute la différence entre le prestige de la représentation spirituelle et le prestige de la représentation matérielle. Mr Spaak a parlé d'une manière splendide et cependant les mots qu'il a prononcés ne pouvaient être enregistrés profondément dans l'auditoire malgré la sincérité émouvante avec laquelle parlait ce ministre belge. À côté de cet effort oratoire, le petit commis à lunettes, parlant sans effet a dit simplement : "Les événements de ces dernières années ont fait des États-Unis, la Nation la plus puissante du monde !" Cet homme avait l'air profondément sarcastique et prétentieux en disant une chose aussi considérable mais... il est bien évident que ce qu'il disait était vrai. Et tout le monde dans la salle le comprenait aussi immédiatement. Un homme peut parler admirablement, s'il ne représente pas grand chose, il n'émouvra pas beaucoup. Mais quand un grand seigneur lève le petit doigt, tout le monde comprend tout de suite. Dans le fond, le monde est parfaitement absurde. "Le Monde, disait Shakespeare, est une comédie, qu'on dirait composée par des fous et jouée par des acteurs ivres". Les Nations Unies sont une coalition contre la Russie. Seulement, on enveloppe ça dans beaucoup de mots. 28 octobre Sapristi ! comme cela fait drôle d'entendre parler du prochain mariage de Monique. Dans mon idée il m'a semblé presque être parti au lendemain du mariage de Christian... et que je vais revenir pour le mariage de sa fille. Tout ce temps là a passé rapidement. Oui, bien sûr, il faut donner un de mes complets pour en faire un tailleur. Je suis très content que tu y aies pensé. Donne tout ce qui fait plaisir. Je suis au contraire flatté que mes habits puissent être désirés par des femmes et par une jeune fille. Cela prouve qu'ils étaient beaux et bien choisis. Très bien pour la valise. Non seulement il fut la prêter, mais même on peut très bien la donner, si tu estimes qu'ils en ont besoin par la suite, après leur voyage de noces. Je préfèrerais rentrer par avion parce que cela me ferait une économie. Si je retourne par bateau il me faut aller jusqu'à Dakar, ce qui est un voyage pas intéressant et très couteux. Par avion je puis probablement être embarqué à Atar et monterai directement sur le Maroc. Oui les avions sont encombrés et surtout ce sont de très vieux modèles d'avion particulièrement inconfortables. Mais je gagnerai beaucoup en temps et en argent. 1er novembre Je ne sais pas quand va venir la guerre et si je serai mobilisé cette fois-ci. Il est probable que ça va être un très grand remue-ménage et qu'on va prendre tout le monde. Surtout si les Russes envahissent l'Europe d'un seul coup, à la manière d'Hitler. Alors nous serions aussitôt incorporés de force dans les... cosaques ! Je ne sais pas si je pourrai jouir d'une vie tranquille à la campagne, ni même si j'aurai le temps voulu pour m'installer. Peut-être cela va aller très vite. La Conférence de Paris a complètement échoué. On dit déjà que celle de New York ne va rien donner du tout. 2 novembre Hier soir le Roi Georges et la Reine Elisabeth étaient au Leicester Square Theater in London pour la première représentation d'un film qui doit être bien prévu pour le temps présent "A Matter of Life and Death". C'est la première fois que le Roi se dérange pour un film. Ce doit être une propagande pour la Conférence de la Paix. Il y a beaucoup d'accidents d'aviation ces temps-ci. De nouvelles petites compagnies d'aviation se créent tous les jours. Comment cela se fait-il ? Je croyais qu'Air France avait le monopole, comme pour les Chemins de Fer. À très bientôt ma chère maman. Conserve-toi une bonne santé pour que nous puissions en profiter à mon prochain retour. Rodo
Fort-Gouraud, le 15 novembre 46 Very dear mother Nous avons une énorme invasion de sauterelles. Il y a deux années que nous n'avions pas eu de pareils vols. Il passe trois sauterelles par mètre linéaire et par seconde. Cela fait 10 000 sauterelles par heure et environ un milliard par jour. Les pâturages sont très abimés. Pourtant il s'est trouvé que nous étions une des meilleures pâtures de la région cette année et il y a actuellement un grand nombre de tribus qui sont venues dans la région avec leurs chameaux et leurs moutons pour profiter des belles pousses de verdure (toutes relatives avec la France) qui ont poussé après les deux pluies d'été. Dans ce pays où la poussée ne se fait pas au printemps. Il ne pleut que très rarement, et s'il peut pleuvoir à la fin de l'été, pendant toute une nuit par exemple, il y a une poussée de verdure avant l'arrivée de la saison fraîche. Avec le retour prévu des Républicains aux élections américaines, je me suis amusé à faire une prophétie, que la guerre n'aurait pas lieu avant deux ans. C'est-à-dire que les Russes ne vont pas insister pour obtenir un accord avant la fin du terme du Président Truman. Et d'autre part il est tout fait impossible au Président Truman de déclarer la guerre à la Russie. Il est beaucoup trop impopulaire. Alors on peut fort bien déduire que la guerre n'aura pas lieu avant deux ans. Seulement il faut craindre qu'après le retour d'un président républicain, l'Amérique ne devienne "isolationniste", et alors nous serons livrés à la Russie sans aucune défense. Je viens de terminer un complet gris avec des petites rayures bleu ciel. Pas mal. Maintenant pour m'habiller ça va très bien. Il me faut un mois pour faire un complet à mes moments perdus. Je mets une doublure dans tout le pantalon pour le renforcer. 21 novembre Ta lettre du 20 octobre vient d'arriver. Il serait amusant pour toi et pittoresque que tu puisses voir l'homme qui apporte le courrier. Aujourd'hui c'est un "partisan" qui vient d'Atar avec son chameau. Il a voyagé six jours à travers le désert pour nous apporter le petit sac de poste. Il est vêtu de bleu avec des bandes blanches croisées sur sa poitrine pour indiquer qu'il et un "partisan". Et il a son inséparable fusil dur l'épaule mais il tient le mousqueton par le canon, la crosse en l'air derrière lui au-dessus du dos. C'est infiniment curieux et amusant. Il a l'air farouche d'un guerrier antique, et c'est tout à fait loin de la place de l'Opéra. Les photos que l'on fait de ces gens-là ne rendent rien de la réalité, parce qu'il y manque le principal qui en fait le charme : la couleur et le soleil. Ta lettre est donc arrivée après un mois de voyage. C'est raisonnable. Merci de t'occuper si bien de mon avenir. Il ne faut pas trop, tout de même, donner d'illusion à ces braves gens. Il faut plutôt leur présenter mon parti comme le plus mauvais qu'ils puissent rencontrer. Pour gagner sa vie à notre époque, il faut présenter certaines qualités que je n'ai pas du tout. Il faut savoir bousculer les gens, se mettre en avant à chaque occasion et penser à soi en prenant tous les autres pour de parfaits imbéciles. Dans ma jeunesse facile je n'ai pas été élevé pour ces sortes de contingences. Tant que je vis seul, c'est un inconvénient qui ne me gêne pas du tout. Mais pour entretenir un ménage à notre époque, il faut des qualités un peu différentes. Je ne sais pas trop si je peux très bien me débrouiller à cela. D'autant que je viens de vivre des années sans presque aucun ennui. Cependant je comprends parfaitement ton raisonnement qui est juste, que, lorsque l'âge vient, il est plus agréable de ne pas être seul avec soi. J'ai reçu une lettre du Gouverneur général (celui de Dakar). Il accepte de me payer une indemnité pour les congés que je n'ai pas pris depuis 1942. En ne partant pas de la Colonie pendant plusieurs années, j'ai fait réaliser une économie à l'État, et il est équitable que j'en bénéficie. Nous avons eu des élections pour la première fois en territoire maure. C'est déplorable. Cela m'a donné l'occasion d'assister directement aux manœuvres électorales vues de derrière les coulisses. Le parti le mieux organisé gagne forcément. Un candidat indépendant qui se présente sans l'appui d'un parti, comme le marquis de Robien l'avait fait avant la guerre, n'a aucun espoir de passer. Les partis les mieux organisés sont les partis de Gauche, socialistes et communistes, c'est dommage à dire. Les partis de Droite manquent de coordination. Ils sont trop divisés entre eux en petites fractions, pour être dangereux. On peut dire que depuis 1872 les partis de Droite ont descendu graduellement dans l'inexistence. C'est un peu décourageant. Je t'envoie de nouveau une photo qui a au moins l'avantage de montrer que je suis bien bâti. J'y ai l'air costaud ! Les photos prises dans ces pays-ci sont lamentables. Tout parait brumeux et froid, alors que c'est tout le contraire. Mais c'est un document qui te fera plaisir. Tu verras au moins que je suis en bonne santé. Rien ne fait espérer que le calme relatif dans lequel vit le monde, sera de longue durée. Rien d'autre peut-être qu'une suspension d'armes. Conserve-toi une bonne santé pour que j'aie la grande joie de pouvoir renouveler nos promenades et nos voyages. Sauf que nos voyages seront plus restreints ! Comme c'est dommage. Je t'embrasse de tout mon cœur. Rodo
Fort-Gouraud, 1er décembre 46 Ma chère Maman, Les affaires politiques vont aussi mal qu'il est possible. Aboutirons-nous à une révolution ou bien à une guerre ? L'avenir de toute façon est assez sombre. Je compte toujours rentrer en mars à moins d'un imprévu. J'ai reçu le nouveau contrat du Haut-Commissaire. Il régularise ma situation qui était flottante depuis juillet 1945 puisque je devais déjà partir à cette date-là. J'étais maintenu sur place mais dans des conditions de salaire que je ne connaissais pas. Le présent contrat est sur la base de 27000 francs français par mois. Mais au train actuel, tout cet argent n'a pas beaucoup de valeur. Mon gain le meilleur actuellement c'est ma santé. Les sauterelles que je t'annonçais dans une précédente lettre n'ont causé que peu de dégâts aux pâturages parce qu'elles sont venues tard dans la saison. En ce moment les oueds sont garnis d'un pâturage superbe et cela peut te sembler bizarre à lire, alors qu'en France la végétation est au repos. Il y a des centaines de nomades qui ont émigré depuis quelques mois vers notre région et des milliers de chameaux et de moutons. Je puis facilement me procurer trois litres de lait par jour. Et ma cure de lait vient de me porter à 72 kilos. C'est un chiffre que je n'avais jamais atteint depuis près de 10 ans. 6 décembre Actuellement j'ai 4 complets chauds pour rentrer. Une petite catastrophe s'est produite : jusqu'ici mon tour de taille faisait 72 centimètres et c'est sur cette mesure que mes plans sont faits. Maintenant j'ai 80 centimètres de tour de taille ! Il faut que je change de fabrication. 10 décembre Nous voilà dans le crise politique jusqu'au coup de Trafalgar. J'ai causé hier avec une personne assez haut placée en Afrique, on m'a répondu : "Vous rentrez en mars ! Vous serez juste là pour la Grande Affaire ! Je ne sais pas trop ce qu'il faut penser de cela. Aucun autre renseignement n'est parvenu par les passagers qui descendent de France ne confirme la nouvelle. En général, les gens qui viennent de France en ce moment, ont tous l'air parfaitement apathiques. "Que les Dirigeants se débrouillent entre eux, mais qu'ils ne viennent pas nous ennuyer". Voilà ce que disent les gens. 11 décembre Nous n'avons pas de courrier depuis près d'un mois. Il y a bien des avions qui sont venus de France mais ils n'apportent aucun courrier. C'est si bien organisé les choses, qu'on ne saurait confier un courrier à un avion qui n'est pas de la compagnie accréditée et régulière etc... Toujours des complications et des chinoiseries. Il y a quatre ans que je demande du matériel. Et on ne m'envoie rien du tout. Il vient de se produire deux accidents de suite sur mon secteur en quelques semaines, et les causes des accidents confirmaient justement mes demandes. Mais les commissions d'enquête n'ont même pas pris la chose au sérieux. Un Capitaine de la Commission m'a dit : "Tant que ce ne sera pas au moins un général qui se cassera la figure, on ne s'intéressera pas à une amélioration." J'ai agrandi la ceinture de mes pantalons. Mes plans sont excellents. Je puis faire un pantalon, une veste et une chemise. Je puis même faire une cravate. Désormais à moins de devenir millionnaire, je m'habillerai moi-même. Ce sera toujours une économie. Et maintenant que je ne puis plus bouquiner comme il y a quinze ans, c'est une très amusante distraction. Je fais des vestes comme les jeunes gens faisaient de la peinture il y a cinquante ans. Comme passe le temps. Les étoffes que j'ai pu me procurer ne sont pas si belles que celles que je pouvais acheter avant-guerre. Mes complets terminés donnent assez bien l'aspect qu'avaient avant la guerre des complets à 300 francs. Mais ils ont l'air assez cossus parce que je les fais très montants et couvrant bien sur le devant. Ce sont des costumes de temps pratiques. Ce n'est pas seulement pour faire du chiqué. Une question qui sera toujours difficile à résoudre : la question des chaussures. Tu te souviens comme j'avais été ennuyé en 38 pour me trouver des chaussures souples. Voilà tant d'années que je marche sans chaussures. Ici dans le sable je suis le plus souvent pieds nus, en short et pieds nus. Comme à Saint-Malo sur la plage. Et depuis quinze ans je puis compter les jours où j'ai mis des chaussures. Alors je vais avoir de gros ennuis de pieds. Surtout qu'à mon âge les petites ampoules et les blessures se remettent déjà difficilement. Comme on vieillit vite, sapristi ! Je suis toujours dans certains règlements d'argent avec le Gouvernement de Mauritanie et celui du Sénégal. Mais les choses se sont bien arrangées. Il me reste à réaliser encore quelques petites sommes avant de partir. Il y a pénurie d'argent en ce pays. L'administration manque d'argent. Il se produit des retards et des complications de toutes sortes et les chose marchent ici au plus mal. Le programme politique a été complètement saboté. On n'a présenté ici qu'une seule liste aux élections du Conseil. Une liste de Gauche naturellement. L'organisation était parfaite. Tous les gens étaient achetés jusque dans le service télégraphique. Il y a eu des télégrammes qui ne sont jamais arrivés, et d'autres qui sont arrivés alors qu'ils n'avaient jamais été déposés par leur signataire ! Des faussaires ! Une organisation magnifique. Pendant ce temps-là les Droites dormaient sur leurs deux oreilles. 15 décembre Ta lettre du 24 novembre vient d'arriver. Elle m'a fait grand plaisir, voilà longtemps que je n'avais plus de nouvelles. Nous sommes si mal desservis. Il vient un assez grand nombre d'avions depuis quelques mois, beaucoup plus que dans les années précédentes. Mais ils ne nous apportent aucun courrier. Il est bien évident qu'il n'y a que très peu de points de comparaison entre la vie que nous pouvons mener ici et la pauvreté complète en France. Je ne sais vraiment pas comment je ferais à vivre là-bas... Tout ce que l'on me dit m'effraie assez. Un voyageur récent nous citait des prix astronomiques qui contrastaient avec les salaires payés aux ouvriers, et quand nous demandions comment en fin de compte les gens pouvaient bien faire, le voyageur n'a trouvé à répondre que cette phrase élastique qu'on nous a beaucoup répétée depuis la guerre : "Oh ! Tout le monde vit quand même". Et justement si tu ne me conseillais pas toi-même de rentrer, je considèrerais mon retour comme une stupidité. Oui si je ne t'avais pas, j'hésiterais à rentrer maintenant. Pour nous autres ici, la France représente un chaos, un désordre, une ruine, un repère de bandits. C'est curieux que tu aies reçu le colis que je t'ai envoyé au moins l'année dernière. Je les croyais volés depuis longtemps. Tant de bagages ont été volés, et des colis de sucre et d'huile. Le savon et le café sont moins tentants. Le café que je t'ai envoyé est pour que tu puisses faire des échanges. Inutile de le conserver. Surtout pas pour moi, je n'en bois pas. À bientôt ma chère maman. Je t'embrasse bien fort. Rodo
Fort-Gouraud, le 1er janvier 47 Ma chère Maman, Une bonne année ! Et nous allons nous revoir. Nous aurons mis le temps, je serai si heureux de pouvoir de nouveau me promener un peu avec toi. Pour la Noël et le premier de l'an, j'ai fait deux choses : une bonne et une mauvaise. La bonne c'est un grand périple en chameau à travers l'Adrar. Et la mauvaise c'est une vilaine grippe. 3 janvier Je suis un peu guéri. Mais quand il se met à faire froid dans ce pays, il fait terriblement mauvais. Et puis j'ai peut-être été un peu secoué sur le chameau. C'est fatigant ce genre de bestiole. J'ai fait un voyage superbe. Il a beaucoup plu cette année et on trouve des pâturages qui rappellent les pampas d'Amérique. 8 janvier Le Gouverneur m'écrit qu'il me paiera six mois de congé. Avec toutes les chinoiseries administratives je ne sais pas combien d'argent réel cela me donnera, mais enfin c'est toujours de l'argent qui me servira quand je m'installerai. En principe je devrais avoir encore trois mois de plus, mais il est douteux que je les obtienne. Le Gouverneur termine sa lettre en termes qui te feront plaisir : "Vous pourrez bénéficier de votre congé dès que vous allez pouvoir être remplacé". Alors l'affaire est en bonne voie. On fait dans quelques jours des manœuvres aériennes sur toute la région Ouest Afrique. Comme j'ai l'habitude du secteur depuis le long temps que j'y suis, il semble qu'on ne me fera pas partir avant la fin de l'exercice. Cela doit commencer le 12 janvier et se poursuivre jusqu'au 12 février. Peu à peu je rentre dans les innombrables complications qu'on appelle la vie moderne. J'ai connu tant de tranquillité pendant des années ! Il me faut maintenant m'occuper de paperasses et depuis six mois, j'en suis à ma sixième lettre officielle au Gouverneur. Il faudrait que tu te fasses ouvrir, à ton nom, un compte courant aux chèques postaux. Avant la guerre voici comment on faisait. On allait à la Poste remplir une formule et on versait à cette époque 5 francs. Quelques jours après on recevait une fiche de reçu annonçant l'ouverture du compte portant le crédit à 5 francs. Il y avait une fiche pour exemple de signature à signer trois fois. On retournait cette fiche à Chèques Postaux à Rennes après l'avoir signée. Tu serais gentille de faire cette opération et de m'écrire aussitôt que tu auras reçu le numéro du compte courant qui te sera assigné. Dans le même ordre d'idée et par précaution, voudrais tu m'écrire dans ta prochaine lettre le numéro du compte courant de Christian qui doit certainement avoir un compte chèque Postal. Je crois être obligé à ces opérations parce que les transferts sont très réduits et contrôlés. 15 janvier Nous avons Vincent Auriol à la tête du pays. Nous aurions pu avoir Maurice Thorez ou André Marty ou Marcel Cachin. Alors, consolons-nous, tout est pour le mieux. La politique semble se dégager de l'emprise orientale (Moscou). Quand on écoute l'Angleterre maintenant on retrouve la même attention bienveillante avec laquelle les Anglais en 1938 contemplaient les premiers pas hésitants du nouveau ministère Daladier. Ces jours-ci, en écoutant Cyrill Ray ou Harold Nicholson, je me croyais revenu neuf années en arrière, et comme toujours dans l'histoire, on pouvait constater que rien n'était changé. Je crois que nous allons vers une époque bien difficile. Dans tes lettres où tu me parles de projet de mariage, je trouve que la proposition ne tient pas assez compte des difficultés de vie énormes que nous sommes destinés à vivre. Tu vois, il me semble que si tu me proposais une fermière ou une cuisinière, j'accepterais tout de suite. Dans notre époque je ne vois plus de possibilité pour entretenir une femme qui se fait les ongles, qui dépense un temps et un argent fou dans ses ondulations et ne s'occupe que de faire des papotages et des visites ! J'ai besoin d'une femme qui travaille sérieusement par habitude et non par contrainte. Et je ne crois pas qu'une femme habituée à travailler se trouve dans notre rang de famille. j'ai besoin d'une femme qui répare ses chaussures en souriant et non pas avec des rides de désagrément au front, une femme qui reçoive ses amies dans sa cuisine et non pas au salon. Il a toujours été dans mes idées d'être très démocratique. Si je ne trouve pas une femme travailleuse, alors je préfère beaucoup rester seul. J'aurais moins d'ennuis. 23 janvier Reçu des nouvelles de toi, de Saint-Malo, du 15 décembre. Mauvaises nouvelles de Christian. J'ai hâte de savoir ce qu'il en sera. C'est tout de même une grosse opération. Je crains qu'il ne mette longtemps à se remettre. Après la quarantaine, c'est plus long de guérir. Je t'embrasse bien fort. Rodo
Fort-Gouraud, 25 janvier 47 Je reçois tes lettres sur l'état de santé de Christian, c'est ennuyeux. Les lettres qui viennent du Nord apportent toujours de mauvaises nouvelles, disent les Arabes. L'Europe doit être un pays bien maudit, il ne s'y passe que des choses tristes. On supporte si mal une opération après la quarantaine. J'ai mis moi-même tant de temps à me remettre de mes brûlures. Je crois que le pauvre Christian sera fatigué pendant de longs mois... Si l'opération réussit au final, ce ne sera pas du temps perdu tout de même. 28 janvier Nous avons eu la même vague de beau temps que vous-mêmes au début de janvier, et il s'en est suivi par la même vague de froid que vous depuis le 20 environ. Bien que le froid ici soit tout relatif, je termine mon dernier costume d'hiver avant de rentrer. C'est plutôt un demi-saison. Gris clair à quelques fils bleus. Il me manque encore des par-dessus et je ne sais trop si j'aurai le temps de les faire avant le départ, parce que je n'ai pas encore le plan pour les fabriquer et la création d'un plan m'a souvent demandé plusieurs mois. J'ai envie de faire un manteau flou sur le plan d'une canadienne. Tiens je t'envoie une photo avec cette sorte de canadienne en vulgaire toile, photo prise par le géologue Blanchot, lors d'un voyage en novembre dernier. Il s'agissait pour lui de prendre le flanc de la montagne avec derrière la fameuse "mer de sable". C'est donc incidemment que je me trouve dans l'objectif et j'y suis un peu petit. 31 janvier Un télégramme ce matin m'annonce qu'un confrère d'une station d'Afar a été nommé ici pour me remplacer. C'est la deuxième fois depuis deux ans qu'on donne le nom de mon remplaçant. Le premier était marié avec des enfants, alors le docteur a refusé de laisser venir des enfants à Fort-Gouraud où le climat est excellent pour des personnes adultes mais trop rude pour des enfants. Ce second remplaçant cette fois m'annonce qu'il refuse de monter ici et qu'il donne sa démission. Je lui réponds aussitôt en le calmant et en lui disant qu'une fois habitué à Fort-Gouraud il s'y trouvera très bien. J'y suis demeuré sept ans ! C'est un peu difficile pour la Direction du Service, parce qu'ici je suis le seul européen à la station. Il me faut donc connaître tout : le moteur aussi bien que le montage radio et le trafic. Il faut être universel et expérimenté. Ceux qui sont déjà dans la région ne veulent pas changer pour venir à Fort-Gouraud, pas plus que moi-même je ne serais content de changer pour aller dans un autre poste de Mauritanie. Pour moi ici et maintenant, j'ai des chèvres et des moutons j'ai de la volaille et des œufs, un jardin. J'ai des chameaux quand j'en veux pour me promener (avec ma suite !), je suis connu de tout le monde. Je demande, et je reçois aussitôt. J'obtiens facilement tout ce que ces braves gens sont à même de fournir. Il est certain qu'en me déplaçant je perdrais d'immenses avantages. Je comprends que les autres ne soient pas satisfaits de venir ici, alors qu'ils sont déjà très bien ailleurs. Enfin, ils finiront bien par trouver quelqu'un. 3 février Nous venons de recevoir l'avenant au contrat qui rectifie mes appointements depuis juillet 45. Il est conforme. Ce paiement et le congé d'un an sont les deux points que je veux absolument régler ici avant mon départ. J'ai commencé à virer de l'argent sur la France et cela s'est fait sans difficulté. Je me suis décidé à acheter un grand sac de cuir pour le voyage. Mais l'art indigène n'est pas fameux pour la préparation des cuirs. Mon petit mécanicien m'a demandé de m'accompagner dans une partie de mon voyage. Tous les gens sont parfaitement gentils : je suis le gentilhomme campagnard au milieu de sa population, comme cela existait il y a cent ans. Les gens n'ont pas grand chose du goût des Européens, mais ce qu'ils ont, il me suffit de le demander pour l'avoir aussitôt. 9 février Je rentre de nouveau d'un très joli voyage à travers la Keodia d'Idjill. C'est la grande montagne de fer qui est à proximité de Fort-Gouraud. C'est un massif montagneux qui fait une soixantaine de kilomètres de long. J'ai effectué toute la tournée en chameau. C'est un peu comme si j'étais parti à cheval de Saint-Brieuc pour aller au Val André puis à Dinan et rentré par Pontivy. Un voyage de plusieurs jours, un peu fatigant mais très intéressant et plein de pittoresque. On trouve des biches et des mouflons peu sauvages, qui s'écartent prudemment à mesure que le chameau avance. Je perdrai sans doute bien de la liberté et de l'amusement en rentrant en France. 15 février La lettre de Christian m'a beaucoup ému. Ce sont les vrais ennuis de France résumés en quelques lignes. Je vais lui envoyer cent mille francs parce que sa clinique va lui avoir coûté fort cher. J'ai compté cette somme parce que j'ai calculé la clinique à mille francs par jour pendant 67 jours comme tu me l'avais dit dans tes premières lettres. Mais il ne semble pas que les frais vont être si élevés. Alors s'il est possible de ne pas dépenser tout, ce sera une partie qui me reviendra si j'en ai besoin. Je n'ai guère que cinq fois cette somme, ce n'est pas énorme. Mais il faut s'entraider, surtout que Christian est le seul qui représente la famille de notre branche. Ni Tug, ni moi n'avons jusqu'ici fait grand chose pour perpétuer le nom.
Fort-Gouraud, 17 mars 47 Ma chère Maman, J'ai un bon métier, très bien payé. Mais je ne vois pas l'utilité d'y demeurer indéfiniment. Je ne sais quand je vais entrer. Mon replaçant est là mais il ne connait pas la lecture au son. Il est spécialiste pour la téléphonie. On a envoyé ce brave type ici sans savoir s'il pourrait assurer le service. J'ai télégraphié à Saint-Louis pour demander des instructions. Je croyais partir vers le 15 par un gros convoi auto qui est venu. Tous les gens disaient "on vous emmène" mais le soi-disant remplaçant disait "surtout ne partez pas !". Alors je vais attendre. Ce n'est pas grave d'ailleurs. Nous allons vers la belle saison. 18 mars Le courrier va partir. J'envoie ma lettre telle qu'elle est. Rien de nouveau depuis hier, mais tout le monde s'occupe de mon départ, il suffit de prendre patience. J'ai écrit à Anne à Jean Gaudu et à L de Villermay, pour leur annoncer mon retour. Tu pourrais m'envoyer l'adresse de Tug. Il serait convenable que je lui écrive, bien qu'il soit tellement arriéré le pauvre ! In Spiritus Sanctus ! Je t'embrasse avec grosse affection Rodo
Fort-Gouraud, le 8 avril 47 Ma chère Maman, Je t'ai écrit régulièrement toutes ces semaines dernières, mais mes lettres t'arriveront certainement par paquet, un peu comme je reçois les tiennes souvent. Il me faut faire la tournée des Stations pour y passer mes consignes après la mise en place de mon successeur. Il me faut environ une dizaine de jours entre l'arrivée de mon remplaçant et ma propre arrivée à Atar. Donc dès que je te donne par lettre l'annonce de mon départ de Fort-Gouraud, tu m'écris aussitôt "Service des Transmissions de l'AOF de Saint-Louis du Sénégal". Ta lettre suivante, s'il y a lieu, sera à adresser à Air Franc à Dakar (pour y attendre passage de Mr H.) Aux dernières nouvelles mon remplaçant arriverait vers le 15 avril, mais il ne prendrait que la moitié du service de la Station : le service civil et le trafic militaire. Tout ce qui se rapporte à l'aviation serait passé aux militaires. Depuis que je suis dans le métier, je n'ai jamais vu une aussi grande complication pour trouver un remplaçant à une Station. J'ai fondé la Station 1940 pour le compte d'Air France. Ensuite quand Air France a été absorbé par l'État j'ai pris provisoirement un contrat avec le Gouverneur général d'AOF à Dakar. Et les choses sont demeurées dans cet état provisoire pendant sept années. Maintenant il faut que le Service des Transmissions de Mauritanie prenne la Station en main et y fournisse un opérateur ayant un brevet d'aviation. Mais c'est un remplacement qui coûte bien plus cher que de mettre un simple opérateur de trafic. (Mon brevet a au moins servi à quelque chose). Alors la discussion roule maintenant entre la Mauritanie qui ne veut pas me remplacer par un opérateur breveté et l'Aviation Militaire qui n'a pas d'opérateur breveté du tout. L'aviation civile, dont Air France, demande que le Secteur soit toujours sous la Direction d'un opérateur breveté. C'est une vraie pétaudière. À quelques jours de mon remplacement j'en suis encore à me demander à qui je vais passer les consignes. Personne : aucun des Services ne veut prendre la responsabilité. Pourtant j'ai formé des petits mécaniciens indigènes qui travaillent avec moi depuis 1940 et qui sont très bien habitués au service. Je viens de leur obtenir une augmentation et des références qui donneront toute facilité à ceux qui me remplaceront pour faire fonctionner la Station. 12 avril D'après un télégramme reçu ce matin, je passerai provisoirement la Station à des civils jusqu'à ce que les militaires se décident à prendre la partie aviation à leur compte. Je serai fixé à l'arrivée du convoi auto le 20 avril. 16 avril Hier soir un de mes anciens employés d'ici s'est marié. Je suis allé au mariage en brousse avec grand tam tam et tirage de cartouches. C'était très beau. Mais j'ai pu avoir seulement un chameau de rencontre et il n'avançait pas. Je suis rentré à 8 heures du matin, ce qui n'est pas une heure pour les gens raisonnables. 17 avril Ah! Voilà. La chose est fixée. Je quitterai Fort-Gouraud le 10 mai dans l'après-midi. J'arriverai à Atar dans la fin du mois de mai. Je pense descendre ensuite à Dakar et rentrer en France par bateau.
Fort-Gouraud, 1er mai 47 Ma bien chère Maman, Ceci est peut-être ma dernière lettre de Fort-Gouraud. Je suis tant dans les préparatifs du départ que la couture n'arrête pas. Je m'enfonce des aiguilles dans tous les doigts et je ne peux plus taper à la machine (à écrire). J'ai trois "mal blanc" au bout des doigts, le pouce, l'index et le majeur. En échange j'ai très bien réussi le plan de mes manteaux. Surtout le dernier. Je suis très content. Manteau très joli convenable, juste ce qu'il me faut. J'ai 22 chemises. Continue de m'écrire jusqu'au reçu d'un télégramme. Les télégrammes coûtent cher mais je préfère tout de même ne pas être privé de tes lettres. Mon télégramme, tu le sais, contiendra en titre le lieu d'origine, ensuite un numéro, un autre numéro et une date. Exemple : "Fort-Gouraud 210 8 3 08.30 = 5 Atar". Ce qui voudra dire que le 3 j'ai quitté Fort-Gouraud et que je serai le 5 à Atar. Ce qui t'intéresse c'est le lieu et la date, le premier nom et le 3ème chiffre. Je m'arrangerai pour réduire le plus possible par économie. Naturellement pas de signature. Je pense de cette façon éviter de couper trop tôt notre correspondance et te renseigner rapidement sur mes voyages que je sais tu suivras avec beaucoup d'intérêt. Je profite des deniers jours dans le désert pour faire de grandes promenades en chameau. Il y a tellement de coins que je désire revoir avant de partir. Et puis je connais beaucoup de gens maintenant après tant d'années. Je suis bien reçu partout. Les gens viennent chaque jour pour me voir à la Station pour dire qu'ils ont appris mon départ. Ils veulent me faire une visite d'adieu et m'inviter dans leur campement avant que je m'en aille. Mon départ de Mauritanie sera un peu triste comme tous les départs. Mais il sera rapidement oublié puisqu'il me procure la grande joie de te revoir après une absence de près de dix ans. Ce sont les événements qui ont voulu cela. La guerre a changé tant de projets pour nous comme pour bien d'autres.
Fort Gouraud 2 mai 1947 - 14h30 Ma bien chère petite Maman, JE QUITTE FORT GOURAUD à l'instant. Les chameaux sont dans le patio. Les bagages sont chargés. Je pars. J'ai pu passer les consignes dix jours plus tôt que prévu dans ma dernière lettre. Je pars dès maintenant. Ceci est ma toute dernière lettre d'un pays où je viens de vivre sept années. Je pars en chameau pour effectuer un périple de sept cents kilomètres à travers la Mauritanie pour dire au revoir à tous mes amis. La population de Fort Gouraud m'a fait des adieux touchants et expressifs à la manière musulmane. On m'a apporté des gâteaux pour mes provisions le long de la route. Beaucoup de guerbas pleines de dattes. Des peaux de mouton pour monter sur les chameaux, mon splendide tamsak que je ramènerai en France. Des cadeaux indigènes et même un portefeuille ! Et une délégation musulmane menée par le Marabout est venue m'apporter une lettre en arabe sur laquelle est écrite toute l'expression de leur chagrin à me voir partir. Ils ont écrit :"En récompense de tout le bien que vous avez fait à notre population durant ces sept années, nous prions Dieu qu'il vous procure tout ce dont vous aurez besoin pour votre bonheur". C'est un vœu musulman et qui m'a laissé pensif. Je pars donc dans quelques minutes sur quatre grands chameaux blancs avec quatre personnes. Je vais voyager pendant tout le mois de mai et le 30 ou 31 nous arriverons à Atar. À l'heure où nous avions coutume de monter la côte St Pierre pour entendre les sermons de Notre-Dame, tu pourras penser avec plaisir, que vingt ans après, à la même heure, dans l'immensité brûlante et blanche du Sahara lointain, quatre hommes vêtus de grandes étoffes bleues et blanches, coiffés du chèche bleu flottant dans le vent tiède, quatre hommes chevauchent dans la poussière dorée. Parmi ces quatre touaregs et vêtu comme eux, il y a ton fils, le Rodo, romantique qui galope sa chevauchée fantastique au gré des ondulations des dunes. La dernière chevauchée d'un homme heureux et libre. Un Rodo aussi naïf et aussi enthousiaste de ses palmiers et de ses chameaux que je l'étais il y a quinze ans quand sur le rivage de Tanger je regardais pêcher les Berbères marocains. Je vais vivre ce mois ma dernière illusion. Après... après je n'ai plus que les soucis, les ennuis, la vie chère, les impôts, les litiges, les réparations, l'argent, le bruit, la maladie. La galle du pain ! la dernière invention moderne ! Pour quelques jours je vais oublier encore un peu au désert, cette horreur que les hommes ont patiemment façonnée : la vie moderne. "Je dis mon serviteur, fais ceci et il fait" "je dis à mon goumier, va à cet endroit et il y va" (Psichari) Mais aux temps modernes ! On vous répond "Syndicats, Loi, défense des intérêts" Je vais faire ma dernière chevauchée d'homme libre. Que la civilisation était belle il y a six mille ans ! Je vais vivre pendant un mois comme il y a six mille ans. Après ! C'est fini. Fini les vacances. "Et en compagnie de Cheiher Ben Cheikh, sur son blanc méhari, il s'éloigna vers le Sud... vers sa destinée " (L'Atlantide) Maman ! Je suis si content, je m'en vais vers le Sud, sur mon blanc méhari ! Au bout du chemin, je te rencontrerai. Mes tendresses te trouveront avant moi. Rodo
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