LE DÉPART

1947


Index






Atar, le 6 juin 47

Ma bien chère Maman

J'ai grand plaisir à t'expédier cette lettre après mon arrivée sur le chemin qui me mène vers toi.

J'ai fait un périple en chameau tout à fait charmant et délicieux dans le désert mauritanien. Nous avons visité beaucoup de campements, j'ai bu beaucoup de lait et nous avons été reçus d'une façon charmante par tous les gens qui me connaissaient depuis si longtemps que je suis dans la région. Je te disais dans ma dernière lettre, que c'était le dernier voyage d'un homme libre. Il est plus exact de dire que je vis actuellement mon dernier jour de seigneur. Comme partout, bien reçu partout, honoré partout. Quel changement je vais trouver en France en rentrant dans l'inconnu de la foule. Déjà la situation de l'européen dans le désert change à mesure qu'on s'approche des colonies noires que je vais traverser maintenant. On entend déjà le bruit des révoltes et des dynamiteurs d'une soi-disant "indépendance". Je ne trouverai pas à Dakar une population aussi accueillante qu'à Atar.

Je suis arrivé ici avec quelques jours de retard sur la date du 31 mai que je t'avais donnée comme date limite et je serai à Saint-Louis du Sénégal vers le 15 juin. Une nouvelle loi sur les congés vient de paraitre et il est possible que je puisse bénéficier d'un an de solde. C'est une décision qui m'aiderait bien pour chercher à m'établir en France.

J'ai retrouvé à Atar quantité de ménages européens qui contrastaient avec les ménages mixtes indigènes auxquels j'étais habitué. Les femmes européennes, surtout à la Colonie, sont aussi artificielles et comédiennes que les femmes bleues de Mauritanie. Le rouge aux ongles, aux lèvres, les ondulations, la poudre, et l'éternelle cigarette !

Je suis invité depuis mon arrivée à Atar un peu partout et la présence d'une femme dans le ménage n'arrive pas à améliorer la nourriture. On laisse tout faire aux boys. De sorte qu'on mange aussi mal dans un ménage que chez un célibataire. Tout ceci me désole parce que j'ai été tellement prévenu contre la futilité de cette éducation féminine entre les deux guerres qu'il est dommage d'en constater l'exactitude maintenant. Et d'autre part, il est difficile d'envisager de terminer une vie un peu aventurière et libre dans le confinement célibataire. Il faudrait que tu me découvres une petite ouvrière ou une petite fermière, active, travailleuse, aux ongles blancs et qui ne fume pas. Oh ! ce sont tellement de qualités que ce doit être impossible à découvrir.

Dans l'état actuel des difficultés de transport, il est sans doute plus pratique et raisonnable que je te retrouve à St Brieuc.

À bientôt chère petite Maman et merci infiniment pour les bons mots réconfortants de toutes tes lettres. Bien affectueusement.

Rodo





Saint Louis 20 juin 47

Ma chère petite Maman

Je suis complètement plongé dans les services administratifs. Ma place semble retenue pour le 29 juin à bord du Campana quittant Dakar pour Marseille. Beaucoup de difficultés pour trouver des chambres à Dakar. Je crois que je quitterai St Louis tout à fait au dernier moment.

J'ai diné hier chez le Colonel Boisseau qui vient de recevoir sa famille venant de la Côte d'Ivoire. C'était un dîner excellent. Nous mangeons très copieusement dès que l'on est dans une famille. Mais la nourriture dans les restaurants et les mess d'officiers est quelconque et très réduite. Le restaurant ne vaut plus la peine. Il est préférable de dîner chez soi.

Je ne m'arrêterai pas à Paris pour plusieurs raisons : ravitaillement, hôtel, vols, dépenses. Je rejoindrai directement St Brieuc où je suis bien heureux de te revoir. Je vais écrire à Tug s'il peut me promener d'une gare à l'autre. J'emporte quelques provisions mais il faut les surveiller de près pour être certains qu'elles arrivent à bon port. Je n'emporte aucun bagage inutile.

J'ai trouvé à St Louis le climat chaud et humide caractéristique des Colonies du Sud. Madame Boisseau qui remonte d'Abidjan trouve une amélioration à son climat, alors que moi qui descend des déserts secs, je trouve une aggravation. J'ai déjà eu un rhume et de la grippe, un peu de fièvre pendant quatre jours. Mais je suis au mieux avec le Commandant Médecin Chef. Alors j'ai de la quinine pour me soigner.

J'espère voir le père Salomon avant de partir. C'est la figure la plus originale de l'endroit. La dernière fois que je l'ai vu à Fort-Gouraud en compagnie du Colonel Chauvin, il m'a dit : "Je suis coadjuteur". Je lui ai répondu "Vous avez votre bâton d'évêque dans la poche". Il était charmé et je crois que le père Salomon est bien le futur évêque de Dakar.

À très bientôt chère Maman. Sauf imprévu j'arriverai vers le 20 juillet, juste à temps pour te souhaiter ta fête.

Rodo



Saint Louis du Sénégal 23 juin 47

Ma chère petite Maman

J'ai fait un très long séjour à Saint Louis. Comme il est difficile de quitter la Mauritanie. Tout est compliqué dès qu'on revient dans la civilisation telle que l'ont faite les hommes. Il me faut dix jours pour toucher une partie des frais de déplacement. Il me faut même trois jours pour retirer de l'argent à la Banque ! C'est un comble. Il fallait dix minutes avant la guerre. Quel curieux progrès ! Vers la bombe atomique...

Saint Louis est très humide. J'ai de bonnes invitations mais les gens mangent très vite. Je ne peux arriver à les suivre, et les repas se terminent sans que j'aie absorbé tout ce que j'aurais voulu. C'est curieux. Ou bien c'est mon estomac qui est devenu paresseux, ou bien ce sont les gens qui ont perdu l'habitude de manger.

Le Colonel Boisseau est un homme extraordinaire. Il était Capitaine au Service des Renseignements en Syrie en 1939. Il a été emprisonné. Mais comme il avait été agent consulaire en Chine avant la guerre, les codes étaient inscrits en caractères chinois. Et personne ne se doutait de quoi il s'agissait parce que le Colonel faisait chaque jour des exercices de chinois avec deux de ses amis parfaitement en dehors de la question militaire. C'était très habile. Le Colonel Boisseau s'est évadé et il a rapidement grimpé à l'ombre du Général de Gaulle. Le nouveau retour des hommes d'avant-guerre met Boisseau un peu en retraite pour le moment, mais il semble bien qu'on doive en entendre parler dans l'avenir. La famille Boisseau était à Abidjan en Côte d'Ivoire le 7 février dernier quand s'est produit un incident que vous n'avez probablement pas noté : une rivalité locale au sujet de la succession au trône du Roi de l'Indénié. La troupe a tiré et il y a eu des victimes. Le Colonel a été immédiatement déplacé et il vient d'arriver à Saint Louis il y a un peu plus d'un mois. J'ai rencontré le Colonel Boisseau à un dîner chez le Commandant du Cercle d'Atar qui est un homme charmant. Il s'appelle : Cdt Durand Gasselin, tout le monde s'amuse à parler de lui comme "son Éminence Rolland Gosselin" parce qu'il est très grand, il fait plus de deux mètres de hauteur.

Je vais déjeuner ce mardi avec un vieux capitaine très amusant qui a passé toute son enfance à Saint Louis du Missouri en Amérique du Nord et qui habite maintenant Saint Louis du Sénégal. C'est assez curieux. Le capitaine a un très grand jardin en dehors de la ville et il cultive beaucoup de fleurs par amusement. Et toutes les femmes de la ville sont au mieux avec lui pour permettre à leurs ordonnances d'aller chaque matin cueillir des bouquets pour orner les tables.

La température est très peu élevée à Saint Louis. Beaucoup moins que dans l'intérieur du pays. Mais l'humidité est si considérable que pendant la journée, quand on remue, on est constamment mouillé, c'est assez désagréable.

Je suis retourné hier à l'hydrobase où j'ai travaillé il y a 14 ans. J'ai parcouru tous les bâtiments qui sont presque abandonnés et j'ai vu tous les émetteurs radio dont je m'étais servi il y a 14 ans. Tous sont intacts mais très usagés. On va abandonner la base qui a eu cependant une certaine activité et une certaine importance pendant la guerre. En visitant cette hydrobase j'ai pu réfléchir à toute l'inutilité des guerres et des catastrophes mondiales. Le temps a passé et aucune évolution du bien-être n'est venue. Nous en sommes tous au même point qu'il y a 14 ans.

J'ai retrouvé ici la plupart des commerçants que j'avais connus il y a 14 ans. Leur histoire est la même pour tous. Ils ont attendu, et ils attendent, des jours plus stables. Cependant je trouve les boutiques extrêmement bien achalandées. On trouve beaucoup de choses. Et, l'un dans l'autre l'augmentation n'est pas tellement considérable. Des gens qui viennent de France me disent qu'on trouve en France des tissus de laine pour les vêtements, autour de 800 francs le mètre en 1,90m. J'en ai acheté il y a deux ans, par le Maroc espagnol jusqu'à 6 000 F le coupon, c'est à dire 1600 F le mètre.

Je vais voir ce que je peux trouver d'intéressant ici ou à Dakar. Je reste ici jusqu'à vendredi parce qu'il est très difficile d'avoir une chambre à Dakar. Tout est complet par les arrivées et départs des navires. Le Chef des Transmissions a pu téléphoner à un de ses amis qui a promis de me donner une chambre pour un jour ou deux à mon arrivée vendredi prochain. Ceci me pose un problème de bagages que je ne connaissais pas avant-guerre quand j'étais si bien organisé pour voyager. Tout devient si compliqué maintenant.

Je t'embrasse bien fort.

Rodo



St Louis du Sénégal, 25 juin 47

Ma chère petite Maman

Je suis toujours à Saint-Louis et si cela continue sur le même pied avec les grèves en France et les dockers qui ne font pas partir les navires, je risque d'y demeurer indéfiniment. J'ai touché une quantité invraisemblable de papiers, de visas, d'ordres, de certificats, d'autorisations, de fiches, de feuilles, de cartes et toutes espèces de pièces qui parait-il me sont absolument nécessaires pour aller jusqu'à Dakar ! Après Dakar il me faudra encore rassembler autant de documents et encore recommencer à Marseille ! C'est très difficile de voyager en ce moment. Aucune comparaison avec l'aisance et la sûreté des déplacements d'avant-guerre.

En principe, je devrais quitter Saint Louis mercredi 27 et prendre le Campana à Dakar le 30. J'ai fait jusqu'à Saint Louis un séjour aussi agréable que possible. Tous les gens sont charmants. J'ai passé de jolies soirées et ma principale préoccupation a été de me battre avec mes valises pour que les vêtements ne soient pas fripés et que les pantalons conservent leurs plis. C'est parce que les cantines métalliques que j'ai été obligé d'acheter, sont étroites comme toutes les cantines coloniales. Elles ne permettent pas de contenir les habits et surtout les vestes à plat. D'autre part le climat de Saint Louis est très humide. C'est ce qui fait qu'il n'est pas très sain. Il ne fait pas très chaud mais ce peu de chaleur est humide et c'est très fatigant à la longue d'un grand séjour. Enfin en dernier lieu dans les milieux où je suis reçu il faut être en blanc. Et le blanc est extrêmement salissant. J'avais beaucoup de vêtements blancs qui me servaient à Fort Gouraud de sorte que je peux alterner les blanchissages. L'humidité empêche le linge de sécher rapidement et quand on les porte les habits perdent facilement leurs plis. À Fort Gouraud on pouvait s'habiller avec une veste de calicot qui tenait raide comme du papier pendant toute une journée tant le climat était sec.

Il y a beaucoup de marchandises dans les magasins ici. Je ne pensais pas demeurer ici si longtemps.

Écris-moi à Marseille où je suis obligé d'aller pour toucher de l'argent ou pour en changer. J'aurai tant de démarches à faire pour les "papiers" que peut-être je manquerai de temps pour aller à Air France. Avant la guerre tu te souviens que tout était dans le même immeuble sur la Cannebière. L'hôtel de Noailles, le comptoir d'Air France, c'était extrêmement commode. Mais depuis 1938 tant de choses ont changé, à commencer par l'incendie des Nouvelles Galeries qui avait mis le feu aux étages supérieurs du Noailles.

J'ai pu trouver à me loger à Saint Louis au cercle des Officiers place Faidherbe. Il n'y a pas une chambre libre ailleurs. Tout est occupé par les gens qui arrivent et qui partent et comme on bloque tout le monde pour arriver et pour partir il y a un encombrement réel.

Nous allons embarquer 600 sur le Campana qui arrive déjà d'Amérique du Sud avec des passagers. Le voyage sera amusant mais bien inconfortable. Pour moi qui suis seul, aucune importance, mais pour des familles !

Tu seras étonnée du nombre de lettres que je t'aurai expédiées de Saint Louis. C'est que, en dehors des réceptions mondaines et des visites dans les bureaux, je n'ai rien à faire. Tu sais comme on est désœuvré quand on n'est pas chez soi. Dans la journée je me promène, je visite les environs, je vais voir le chargement des chalands, je vais assister au retour des pêcheurs qui est une des grandes curiosités de Saint Louis, avec le passage de la "barre" très difficile.

Je prévois de quitter Saint Louis par la Micheline, ce qui est très rapide. En quatre heures on est à Dakar. J'aurais préféré prendre le train à vapeur qui, pour le même trajet, m'aurait demandé une grande journée : 15 heures. Il est pittoresque, les indigènes apportent au train à chaque station des mangues, des pastèques, des goyaves, des bananes, des noix de coco, des légumes, des œufs. Et le train leur vend du poisson, des turbans, des foulards, des boubous, des babouches, des colliers, des bracelets. Tandis que par la Micheline, il n'y aucun arrêt sauf cinq minutes à l'embouchure du Niger, un seul arrêt sur 200 kilomètres. C'est très moderne mais je préfère dans mes voyages plus de spectaculaire.

Aujourd'hui mercredi, je vais m'occuper de l'enregistrement des bagages. Il faut que je trouve une petite charrette à cheval pour porter mes colis à la gare de l'autre côté du fleuve Sénégal. On traverse sur un pont qui fait 500 mètres de long. La gare est noyée entre les cocotiers et les bananiers. C'est très joli, c'est le village indigène des cultivateurs, par opposition au village des pêcheurs qui est sur la mer de l'autre côté de l'île Saint Louis.

À bientôt petite maman, dans une vingtaine de jours.

Je t'embrasse bien fort.

Rodo



Saint Louis, 27 juin 47

Ma chère petite Maman

Voici ce qui en principe doit être mon dernier mot de Saint Louis du Sénégal. Maintenant je vais à Dakar. Il m'a fallu une carte d'identité pour les besoins du voyage et un Syrien moderne m'a fait une photo à neuf heures du soir avec des projecteurs très perfectionnés. L'installation du Syrien est incontestablement moderne et j'ai été complètement étonné de trouver une pareille chose possible dans St Louis. Les photos d'identité sont toujours affreuses. Mais puisqu'il faut toujours en tirer six (on ne sait trop pourquoi), je t'en envoie deux qui t'amuseront. Je ne suis pas extraordinaire dans la réalité, mais je suis tout de même un peu moins mal que dans cette photo. Sur les photos j'ai l'air d'avoir des moustaches, ce n'est pas vrai. Je suis toujours rasé comme avant. C'est curieux comme il est difficile de réussir une photo qui ressemble à la personne photographiée.

Je passe ces derniers jours en visite, j'ai quantité de gens à revoir parce que j'ai été reçu par pas mal de monde. Le colonel Chauvin m'a procuré une chambre pendant tout le séjour.

Ce soir, dernière soirée de St Louis, je dinerai avec le lieutenant Le Bihan qui est breton. Très charmant, cinq enfants. Hier soir j'étais avec le capitaine Becam de Carantec. C'est curieux d'être en pays de connaissance.

Je pense que, quoiqu'il arrive dans le futur, je conserverai un excellent souvenir de cette Mauritanie où la vie est si insouciante, tellement facile et où les gens indigènes sont si bien élevés, si éduqués et parfois si instruits, bien que leur instruction soit surtout philosophique, ce en quoi ils nous sont peut-être nettement supérieurs.

Je m'achète un coupon de gris ce matin à 400 Frcs le mètre, c'est bien meilleur marché que tout ce que j'ai payé jusqu'à présent, mais tous les gens me disent que c'est encore beaucoup moins cher en France.



Dakar, 28 juin 47

Ma chère petite Maman

Me voici rendu dans une grande ville. Le monde y est tout agité, on se remue beaucoup. On voit énormément d'autos. J'ai connu Dakar il y a 14 ans, le trafic s'est développé depuis. La ville s'est beaucoup construite avec des magasins d'entrepôts près de l'extension. Le reste de la ville est demeuré tel et j'ai même retrouvé des enseignes de commerce qui sont les mêmes qu'il y a 14 ans. Les cafés, les devantures sont restées semblables. Il y a surtout une grosse augmentation de la population et de la circulation. Il est difficile de trouver à se loger mais j'ai pu avoir une chambre par le Chef de Cabinet auquel la Mauritanie m'avait recommandé. Nous sommes logés dans les maisons réquisitionnées par le service social.

Je me renseigne pour savoir ce que je vais pouvoir faire dans l'avenir. Le service où je suis va être absorbé par le Ministère de l'Air et le manque de crédits ne permet pas d'offrir au personnel une bonne situation. Pour moi, les conditions de mon contrat paraissent être assez avantageuses. Mais pour l'avenir, il faudrait que je m'arrange.

J'ai déjeuné ce midi à bord d'un aviso de la marine de guerre avec le Lieutenant de Vaisseau Joseph Guillon qui était à Saint Charles. C'était amusant de se retrouver sur l'eau et de partager un déjeuner excellent. J'ai mangé une délicieuse côtelette de porc. C'est un événement rare pour tous à notre époque, mais plus rare encore pour moi dans mon désert. Dans mon désert j'avais de la biche et de l'autruche, ce que les autres n'avaient pas.

J'ai rencontré ici le géologue Blanchot. Je rentrerai avec sa femme sur le Campana, lui reste à Dakar jusqu'en juillet. Question de contrat toujours ! Sur le Campana il y aura Madame Marie, la femme du Commandant Médecin chez qui j'ai déjeuné il y a quelques jours à Saint Louis, très gentille. Et aussi Madame Poirier, la femme du Gouverneur de Mauritanie : cela c'est moins bien, bien que la femme ne puisse être tenue responsable de la politique de son mari, bien sûr !

Il y a sur ce Campana quantité de gens, mais c'est encore un voyage de temps de guerre avec des aménagements précaires. Mais comme il y aura beaucoup de monde, ce sera très amusant.

Avant la guerre les bateaux français étaient toujours vides. Je me souviens avoir fait Las Palmas (aux Canaries) jusqu'à Casablanca, seul voyageur de l'Imérithie.

Une chose aussi que je remarque à Dakar, c'est la proportion énorme de jeunes, on ne trouve presque pas de vieux. Tous les cadres sont jeunes et dans tous les services. À Dakar aussi les gens sont très occupés. Beaucoup moins de militaires qu'à Saint Louis. La ville est agitée, les gens sont moins soignés. À Saint Louis la tenue était beaucoup plus délicate et recherchée. Ici les gens travaillent, ils sont souvent sales. Pour moi c'est plus facile parce que, étant donnée la bousculade, on est très peu difficile sur la tenue. Quand je vois les petits jeunes qui arrivent à la colonie, ça me fait assez rêver. Ils ont l'air si hésitant et beaucoup sont embarqués dans des situations bien douteuses. On ne renseigne pas assez les jeunes. On devrait leur faire faire des voyages d'études avant de les engager. Il y a des gens qui sont abusés.

Une chose amusante aussi : nous en brousse nous calculons les distances à l'échelle de l'immense Afrique. Je parle à quelqu'un de Tivaouane, un pays où il y a des mangues en quantité. Elles se perdent faute de transport. Il me demande "C'est loin Tivaouane ?" Et je réponds tout naturellement "C'est tout près, c'est à 100 kilomètres" Et l'autre qui arrive de France me dit " On voit monsieur que vous êtes africain". C'est amusant comme les distances, comme les modalités de la vie, se simplifient et diminuent en importance à mesure qu'on avance dans le désert.

Je suis bien content de mon voyage africain qui m'a appris beaucoup de choses amusantes et sentimentales, ou plus exactement romantiques.

Donc à très bientôt chère Maman, et bon courage et bonne santé. Je t'embrasse bien affectueusement.

Rodo







Index