TIZNIT



Novembre 1938 - juillet 1940



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TIZNIT

LETTRE À LOUIS



Villa Antarès. - Tiznit - Maroc occidental

le 25 novembre 1938,

sixième jour de la Lune de Ramadan de l’année 1357 de l’Hégire.

Mon très bien cher vieux Louis,

Cher vieux. Il y a quatre mois j’étais en France. J’ai quitté la Haute-Garonne les derniers jours de juin pour survoler la Méditerranée et venir me poser à Casablanca une après-midi de dimanche.

Par un délicieux concours des transports les plus irréguliers, je suis descendu tout le long de la côte du Maroc occidental. J’ai passé un délicieux séjour dans la vieille ville portugaise de Mogador (on pense toujours à Rose-Marie quand on prononce ce mot-là) et je suis arrivé quelques jours après au célèbre coin d’Agadir. Le Panther n’était plus là et on vendait ce jour précis les dépouilles des frères Villemann, dont on n'a jamais très bien su ce qu’ils étaient venus faire. Vieille histoire d’avant-guerre (je parle de la Dernière des Dernières...).

Après mon séjour à Agadir, je suis descendu à l’extrême sud de la Vallée du Souss et je suis venu m’établir dans une jolie petite ancienne ville arabe toute entourée de murailles rouges à créneaux, qui s’appelle Tiznit.

C’est gentil comme nom, n'est-ce pas? Et puis le climat est merveilleux. Très peu d’Européens. Nous vivons en zone d’insécurité. J’ai ici un joli petit poste radio pour surveiller les passages des courriers aériens à l’entrée du Haut-Atlas. De la terrasse de ma maison rose, j’aperçois ce Haut-Atlas vers le nord et le Djébel Bani avec l’Anti-Atlas vers le sud. Les montagnes sont violettes, la palmeraie est toute verte, le ciel est constamment bleu et les femmes sont voilées. Elles portent le tcharchaf que Pierre Loti avait vu aux Turques. Le Maroc n’a pas reçu encore son Mustapha Kemal pour l’émanciper. La région dans laquelle je vis, a été soumise en 1934, c’est-à-dire qu’elle était encore en révolte lorsque tu as reçu ma dernière lettre...

Les événements sont quelquefois curieux dans leurs circonstances. Juste avant de recevoir ta lettre, je venais d’écrire à un vieil ami que j’ai à Londres et que je n’ai jamais vu dans sa ville. En effet, j’ai fait sa connaissance précisément en Mauritanie quand je vivais au milieu des sables. Il était venu pour un voyage d’observations scientifiques pour le British Museum. Nous avons vécu ensemble pendant un peu plus d’un mois (car il n’y avait pas d’autre hôtel que ma propre salle à manger dans le Sahara) et depuis Charles Bird est allé au Groenland toujours pour des voyages d’études.

Sa dernière lettre datait du dernier bateau qu’il avait eu avec l’Europe, elle était de juillet 37. Sa lettre d’aujourd’hui me vient de Londres où il a trouvé les mots que je lui ai laissé à mon dernier séjour en Angleterre. Donc je viens de lui répondre,

Je suis revenu maintenant dans la jolie Afrique. Dans le pays du Soleil. Le pays béni de Dieu, le Créateur des choses, car il a donné à l’Afrique et à l’Africain, la chaleur, le bien être, les couleurs et la nature heureuse.

Du haut de la terrasse qui recouvre ma maison, on aperçoit la mer, on aperçoit la ville, toute en terrasse blanche des toits plats, et en murs roses de terre latérite.

- Il y a du Fer dans cette terre-là, disent les géologues.

Silicate de Fer d’après les uns et Silicate d’Alumine d’après les autres. Certains vont jusqu’à dire qu’il n’y a aucune valeur réelle dans cette terre-là, qu’il s’agit uniquement de la décomposition des argiles.

Je pousserai l’impudence jusqu’à dire que personnellement je n’ai pas encore d’opinion faite. Comme il s’agit d’analyses chimiques et qu’il faut énormément d’habitude, je pense entre nous, que dans la question, je ne pourrai jamais posséder que l’opinion des autres. Mais tu sais que j’ai toujours été passionné de géologie. Alors je rassemble la documentation. La grande plaine comprise entre le Haut-Atlas et l’Anti-Atlas forme une unité paléologique dont le résumé géologique est une grande plaine glaciaire que l’histoire sainte a nommé le résultat du Déluge.

Donc je suis au Maroc. Et le plus heureux des hommes. Ce n’est peut-être pas très gentil pour les Français ce que je dis là, mais depuis cinq ou six ans que j’ai quitté les frontières de la Gaule, j’ai été un homme parfaitement heureux, ce qui n’était peut-être pas le cas dans les cinq dernières années de mon séjour en Bretagne.

Quelle est ma vie?

Des bouquins anglais, espagnols, allemands. Je reçois une correspondance des pays les plus variés. Dans tous les endroits où je vis, les braves autorités militaires me considèrent comme une sorte de traducteur. J’ai toujours beaucoup de travail et c’est un délassement délicieux au travail de tous les jours (quoique le mien, à Tiznit, ne soit pas trop absorbant).

Quand tu m’as écrit à Saint-Louis de Sénégal, j’apprenais l’anglais. Après en Mauritanie, j’ai employé mes loisirs pour apprendre l’espagnol. Et depuis deux ans j’apprends l’allemand que mon séjour en Allemagne m’a bien développé. Mais c’est une langue longue à bien être parlée. Es ist wirklich sehr schwierig.

Et comme métier ?

Un petit poste d’émission sur 893 mètres. Surveillance et protection du secteur aérien entre Agadir et l’aéroport espagnol du Rio-de-Oro : Cap Juby. Envoi des annonces météorologiques. Station goniométrique pour le relèvement des positions dans la brume. Communications sur les ondes courtes 26 mètres avec la France et le Sénégal, tête de ligne.

C’est tout, mon vieux. Te voilà au courant de toutes mes affaires.

Ma bibliothèque? 83 volumes à ce jour. Et seulement depuis le 15 juin. Les livres de Mauritanie sont au Boulevard Clémenceau. Tous les livres qui sont ici viennent d’être achetés. Depuis six ans, plus de 200 kilos de bouquins. Et tous autour de l’économie politique de près ou de loin. Même l’astronomie touche à l’économie des peuples puisqu’elle est l’origine même de ces peuples. La géologie intéresse la formation des sols, donc elle est la création directe des richesses propres des populations qui vivent sur ce sol et elle détermine dans quelle mesure le travail et le degré d’évolution de ces pays pourra influencer la productivité de leur terre. Enfin l’Histoire est le résumé direct des passés des nations.

Voilà tous les sujets qui sont sur mes étagères. Lire l’histoire d’Europe racontée par un Français, ensuite par un Allemand, ensuite par un Anglais, c’est l’étude la plus objective qui puisse être recueillie pour former une opinion. Mes connaissances de différentes langues m’apportent chaque jour plus de satisfaction.

Savoir parler plusieurs langues est un avantage très utile sur la côte du Maroc occidental. Les avions qui descendent vers les Iles Canaries, le Sénégal et l’Amérique du Sud sont de nationalités les plus différentes. La Sabana fait Séville/Las-Palmas. Les Anglais vont sur Bathurst en Gambie. Les Allemands arrivent des Açores (La horta) pour rejoindre Gando dans la Grande Canarie. Enfin les Français vont à Buenos Aires.

L’élément officier du bled et de la colonisation est très intéressant à fréquenter. Des esprits jeunes en général avec des idées neuves. Leur âge importe peu. Les circonstances mouvementées leur conservent un caractère d’entreprise.

-"Nous sommes ici pour créer", m’a dit le vieux Capitaine Devaux à ma première visite.

Au fond il n’y a eu qu’un souvenir agréable dans mon ancienne vie française. C’est l’Arboretum d’Angers. Tu te souviens que j’y passais mes dimanches... Voir des arbres... Les arbres m’ont bien manqué pendant mon séjour au Sahara. Ici au Maroc, il y a les oliviers, les arbousiers et les palmiers, c’est si joli un palmier. Les affiches de vacances dans les gares de chemin de fer. Un palmier et un chameau. “Visitez le Maroc”. Même très habitué, je suis toujours heureux avec une impression de vacances à chaque fois que je croise un chameau auprès d’un palmier. Et ça m’arrive souvent...

Mon vieux Louis, tu m’as demandé une longue lettre, j’ai bien peur qu’elle ne le soit trop. Mais c’est un tel plaisir d’avoir pu bavarder avec toi après tant d’années.

Merci de m’avoir écrit. Merci de ne pas m’oublier. Certainement ce sera pour moi une très grande joie de te retrouver. Espérons que les circonstances ne seront pas sinistres ni inquiètes.

Il fait si beau vivre en Afrique et il est au fond si facile de s’entendre entre humains. Mais la politique est là et toujours un vilain attise le feu à son propre avantage.

Il est sept heures et la nuit tombe. Le vieux muezzin qui habite le Bordj en face commence d’invoquer Allah, il se prosterne vers la Mecque, vers l’Est et il embrasse la terre.

- "Allah il Allah, y Mohamed Rahsul Allah". Mon Dieu, vous êtes grand et il n’y a personne de plus GRAND que vous.

Et tout à l’heure quand je vais sortir pour aller dîner, il interrompra sa psalmodie pour demander:

- Allah Si derbi, mesquine Monsieur, Barakalofic” et pour m’attendrir il m’appellera “Mahlem”, c’est quelque chose : Savant, Chef.

Et ce soir, pas plus qu’hier, pas plus que demain je ne lui donnerai, car si je commençais à donner mesquine à un seul, tous les pauvres de la ville s’assembleraient devant ma porte.

La nuit tombe. Quand j’ai commencé à t’écrire il était grand jour, le soleil venait jusque sur les feuilles. Attention, vieux Louis, les feuilles violettes contiennent du Soleil d’Afrique... Et maintenant il est sept heures. Les jours sont plus longs à mesure qu’on descend vers le Sud. Vers l’Equateur le Soleil se couche toujours à huit heures, toute l’année. Au Maroc il y a une petite variation entre l’été et l’hiver.

J’entends les petites mandolines monocordes qui commencent à jouer dans les patios voisins. Les femmes sont montées sur les terrasses pour dire adieu au jour.

Les cyprès sont calmes dans le soir sans vent.

Et la terre d’Afrique s’endort très doucement,

Sous un ciel à grands panaches rouges,

Comme les élans d’un rêve...

Allah il Allah, y Mohamed Rahsul Allah”

Mais c’est une vraie féerie, mon vieux. Prends vite ta valise et viens me rendre visite. C’est si beau le Maroc.

Avant hier, la femme d’un de mes bons amis que j’ai ici m’avait invité pour prendre le thé avec de délicieux feuilletés qu’elle-même avait confectionnés. Tu sais que je suis toujours très gourmand (tu te souviens des gâteaux chez Pinault...). Les gâteaux ici étaient très bons et cette petite brune en profitait pour me faire des reproches :

- Mais il faut venir plus souvent nous voir.

Et comme elle est française, elle a amorcé la phrase que nous connaissons tous si bien :

- Vous êtes rare comme les beaux ...

et en souriant gentiment, se souvenant que nous vivions au Maroc, elle a coupé sa phrase et l’a adaptée à la vérité du climat :

- Vous êtes rare comme les mauvais jours, a-t-elle dit.

C’était charmant. Pas?

Et c’était la vérité. Au physique comme au moral, il semble que les mauvais jours n’existent plus dès qu’on a franchi la Méditerranée.

C’est fini.

A très bientôt, mon vieux cher Louis. Ne me laisse pas tomber pendant cinq ans encore. Embrasse bien fort le petit bambin. Parle-lui du vieil excentrique qui vit là-bas au milieu des minarets roses et des marabouts blancs et qui débarquera un jour rue Nationale avec un gros ballon de football qui fera sa joie. A nous deux nous casserons toutes les glaces de la maison et nous deviendrons les meilleurs copains du monde.

Et pour ta femme, pour ta charmante femme, tous mes compliments. Son nom de jeune fille me plaît beaucoup. Yvonne Varin, ça fait très roman. On voit très bien une Yvonne Varin dans un roman de Balzac ou Flaubert. C’est très net comme nom. C’est précis. Je gagerai qu’elle est décidée, précise, statique avec une pointe de romanesque. Présente-lui mes meilleures amitiés. Je serai bien heureux de connaître les deux nouveaux êtres qui s’abritent maintenant auprès de toi.

Ton vieux Rodo, en toute affection.









Tiznit,

17-18 janvier 1939



Mes chers amis,

Et j’ai pris ce matin un café délicieux,

Agrémenté à point de fines tartelettes

Légèrement grillées au four. J’ai fait toilette

Et l’eau fraîche baignant mon visage endormi

M’a un peu réveillé d’une terrible nuit.



L’avion qui d’Amérique vers la France remontait,

A trois heures quarante-cinq cette nuit transmettait

Qu’un certain moteur gauche qui marchait déjà mal,

Venait de s’arrêter d’une rupture d’arbre axial.

Le pilote méfiant ayant pris la hauteur,

Ils ont pu en planant arriver par bonheur

Jusqu’au terrain très sûr de Villa Cisnéros,

Où ils ont atterri sans se rompre les os.



J’ai dormi tout au plus de trois jusqu’à cinq heures.

Et de Casablanca, un avion dépanneur

Emportant un moteur, des matériaux, de l’aide,

Et des mécaniciens pour la réparation,

Est passé vers dix heures en vue de la Station.

Ils pensent arriver à l’avion vers midi.

Ils en repartiront quand ce sera fini.



Et l’avion dépanneur et l’avion du Courrier

Doivent en principe aujourd’hui remonter

Vers Casablanca. Alors je dois veiller

Encore tout aujourd’hui et peut-être ce soir,

Pour guider dans le ciel ces avions sans les voir.



Je suis toujours au poste depuis hier vingt heures.

Toute ma longue nuit passée à la lueur

De ma lampe à pétrole pour compagnon fidèle

Dans l’ambiance et l’arôme d’un bouquet d’asphodèle

Qu’un bon petit arabe aux grands yeux amusants

M’avait apporté dimanche en souriant.



Ne venez pas me voir, si vous le voulez bien.

Car je suis aujourd’hui d’une humeur de chien.

J’ai très mal dormi, j’ai mal à l’estomac.

Ces lignes furent écrites alors que vous dormiez.

Je n’avais rien à faire d’autre que de veiller

Les ondes de 900 mètres ou bien ondes courtes,

J’ai passé toute la grande nuit aux écoutes.



J’aurai pensé à vous. C’était gentil, ma foi.

En relisant ces mots vous penserez à moi.

C’est comme une façon d’excuser mon absence,

Que vous auriez pu taxer d’indifférence,

Alors que par l’esprit vos coeurs sont près du mien,

Et qu’en pensée je souhaite vivement tout le bien

Que chacun d’entre vous, aimerait avoir sien.



Je vous quitte à regret.

Croyez-moi;

Votre Ami.

Aux pieds de vos compagnes, je dépose à genou,

Mes plus profonds hommages.

Signé :

Rodolphe Hédou.





LETTRE À JEAN



Tiznit,

début d’année 1939

Mon cher vieux Jean,

Bonne année. Bonne santé. De mon lointain Maroc, je vous envoie du Soleil. A travers une lettre il ne reste du Soleil que l’esprit. Et c’est bien dommage, parce qu’ici nous avons de la lumière à revendre. Seulement de la lumière maintenant, car la chaleur est partie pour quelques mois. Nous avons le froid. Un froid tout relatif, bien sûr, mais un froid tout de même.

J’ai à Tiznit un poste de choix, très agréable et fort bien agrémenté par de bons loisirs et un salaire confortable. Je suis dans une excellente compagnie Air France. Depuis mon arrivée à Tiznit, c’est-à-dire en six mois, période courte mais très remplie par des travaux délicats de mise au point et d’installations, j’ai déjà reçu deux lettres de félicitations de la rue Marbeuf, et été augmenté deux fois.

Notre monde hélas est bien terre à terre. Et tout se sait. Je touche ici la solde équivalente à celle des lieutenants d’État-Major. Aussitôt à égalité de solde on m’a ouvert les salons. L’intelligence ou les particularités d’un homme ne comptent pas beaucoup dans les colonies. Depuis des années j’en avais fait l’expérience. “Combien touche-t-il?” est la question. Et alors on vous invite et vous êtes un type épatant.

On me considère comme un jeune homme “très amusant”. Je m’habille à Tiznit autant qu’à Londres où j’allais tous les soirs au théâtre. Je suis enchanté d’avoir emporté ma valise de complets et mes splendides pochettes.

Avant hier soir le Capitaine de la Boissière qui est à la direction du Cercle devait recevoir un certain inspecteur de l’agriculture, monsieur d’une quarantaine d’années, un peu morose, hésitant mais pas si triste en y regardant bien. Toutefois, c’était un dîner “obligatoire”. Le commandant du Cercle s’était esquivé, le dévouement revenait un peu forcé au pauvre de la Boissière.

Alors sa femme qui est très gentille, amusante et distinguée a transformé la corvée d’une façon charmante pour moi. Elle a dit à son mari “Yves, téléphone donc vite à Rodo. S’il peut venir dîner au moins on s’amusera...”

Et j’ai passé une soirée délicieuse de plus. Je suis même arrivé à dérider le gros monsieur inspecteur. Il avait mis un bel habit vert avec des knickers. Do you see the picture?

Elle est très drôle la petite madame de la Boissière (ils sont du Morbihan). Dans son salon, ou plutôt la pièce qui était suffisamment grande pour en tenir lieu (à la colonie chaque nouvel arrivant éprouve le besoin de changer les dispositions du prédécesseur), dans son salon, donc, il y avait une grande cloison, un mur LONG, LONG, LONG ... et la petite de la Boissière était bien ennuyée parce qu’elle n’avait pas de meuble assez important pour garnir un mur aussi long, long, long.

Alors, par un mahler local, elle a fait construire une immense cheminée rustique. Une cheminée qui part du plafond pour garnir presque la moitié du mur. Une immense cheminée en imitation de briques rouges. Avec de beaux cuivres rouges du Maroc à pendre devant l’âtre.

Tollé général parmi les dames de la population. “Avez-vous lu Baruch?” questionnait Voltaire à tous les beaux esprits. “Avez-vous vu la Cheminée des la Boissière?” demandaient toutes les dames de Tiznit.

Deux personnes ont sauvé la situation. Madame Bachmann, la femme du Commandant (les Bachmann étaient à Atar quand j’étais à Port-Etienne, ils sont charmants pour moi). Madame Bachmann a dit :

- Eh bien vraiment, non, en la voyant construire j’aurais cru qu’elle ferait plus grand. Finalement, elle n’est pas mal du tout.»

Quant à moi j’ai déclaré sérieusement que c’était “très anglais”. Et avec la profonde admiration, le respect et la vénération qui entoure toute personne qui a “voyagé”, les petits cerveaux féminins se sont inclinés docilement, presque honteux de n’avoir pas du premier instant compris tout le charme d’une cheminée (décidément un peu grande peut-être) qui n’aurait certainement pas été déplacée dans le beau “Northanger Abbey” où Jane Austen aurait pu ainsi la décrire.

On m’a invité à pendre la crémaillère... Je l’avais bien mérité...

La semaine dernière, d’Anglejan (Baron d’Anglejan), l’ancien aide de camp du Général Denain, est venu me rendre visite pour des modifications que nous devons apporter au terrain. D’Anglejan qui occupe une très jolie situation à Air France, est un homme des plus sympathiques. Élégant et spirituel.

Je l’avais connu à Tanger tout à fait dans les débuts de ma carrière à la compagnie. « Je désire que vous ne portiez pas de vêtement de sport quand vous travaillez, m’avait-il dit en 1932.

Maintenant les années ont passé. D’Anglejan est parti de Paris avec d’autres indications “Comment ça va mon petit gars?” m’a-t-il demandé avec un joli sourire en descendant de la voiture qui l’amenait d’Agadir. “Mais c’est charmant chez vous!” et il a pris des photos de ma fameuse collection de poteries indigènes. “Vous avez arrangé votre maison comme une villa d’Italie” disait-il en photographiant. Et il est parti en me promettant “deux ou trois agrandissements”.

Si vous avez besoin de quelque chose à la rue Marbeuf, demandez le Baron d’Anglejan, Ingénieur des Mines, chef du Service de l’Infrastructure. Un homme charmant.





Nous étions tous les trois, le d’Anglejan, le brave vieux Delpech, et moi chez le Commandant Bachmann « café, cigares - je ne fume pas - » et la très intellectuelle Madame Bachmann « vous êtes un érudit » m’a-t-elle dit la première fois que nous nous sommes rencontrés.

D’Anglejan qui est Commandant de réserve causait avec Bachmann. Salon, tapis, grands poufs, rideaux, ensemble très parisien.

  • Comment Soury? dit tout à coup d’Anglejan. Mais j’ai connu un abbé Soury pendant la guerre à Alep. Voyons un petit, pas trop de cheveux, un peu rouge en figure etc...

  • Suit la description du-dit abbé.

  • Si c’était lui? disait d’Anglejan avec des petits yeux animés, oh, mais ça me ferait bigrement plaisir de le revoir.”









Et nous allons au petit réduit qui sert d’église. C’était la veille de Noël, on répétait pour une messe de Minuit. Les chants de Noël dans l’ombre, des voix de femmes, le Tout Tiznit féminin. Un harmonium. Dehors le Soleil.

Le petit aumônier militaire venait d’Agadir comme il le faisait pour toutes les festivités. Dès qu’ils se sont regardés, j’ai compris à leur physionomie réciproque, que ce n’était pas le Soury en question.

- Pardonnez-moi, Monsieur l’Aumônier, j’ai beaucoup connu en Syrie un abbé Soury, qui était à la troisième division etc...

Et le petit aumônier qui était décoré de la rosette, qui a été trépané, qui a fait la guerre, qui a roulé sa bosse sur tous les fronts de combat, répond avec des petits yeux amusants, rigolos, sympathiques et délicieusement spirituels :

- Non, non. Je ne suis pas le Soury d’Alep. Je ne suis même pas le vrai Soury. Mon nom à moi, s’écrit avec IS. Souris. Souris, I.S ... pas Y.

Et toujours avec son bon sourire amusé, avec des yeux un peu malicieux d’un gosse qui vient de faire une farce, il ajouta joignant les mains avec un regard vers le ciel : « Ah, si j’étais l’Autre ... (Celui de la Jouvence)... »

J’ai reçu, vieux Jean, une lettre de Marie-France : « dans ta solitude ... parmi les indigènes...»

De Toulouse aussi une petite amie m’écrit pour le Nouvel An: « Envoie-moi des photos. J’adore les photos de désert » ...

Le Français est un être qui ignore la Géographie.

Oui, et alors, c’est tout cela qui est choquant quand on rentre en France. De si loin ... Si loin ? Quoi ... à six heures d’avion?

Chateaubriand débarquant à Boulogne de son voyage en Virginie écrivait : “Et de mon voyage je rapportais un nouvel être: Atala”

Evidemment je ne suis pas Chateaubriand. Mais de mes voyages j’ai rapporté aussi de nouveaux êtres. Mon Atala à moi est très multiple. Je travaille. Et j’ai au moins réussi à me faire une vie agréable et, si je ne craignais pas d’effrayer une maman, je dirais même que j’ai pu trouver le bonheur.

Il y a une femme là-dessous...” Non, pas même. J’ai vu jouer Berthe Bovy au Français dans “L’âge ingrat”. Une maman peut difficilement imaginer que son fils trouve le bonheur en dehors de la pratique familiale, la coutume, la vie restreinte.

«Ask for the old paths, where is the good way and walk trerein, and you shall find rest for your souls.»

Mais on peut faire son bonheur dans ce qui vous entoure transformé par un esprit heureux.

Pour le Nouvel An, jamais je n’avais reçu tant de lettres gentilles d’une quantité d’amis. Vraiment, c’est merveilleux de se sentir estimé.

Bien sûr, nul n’est prophète en son pays ... Jamais je ne l’avais mieux et plus tristement senti que pendant mon dernier séjour en Bretagne. Pourquoi faut-il que partout on me trouve spirituel, sympathique, charmant et considéré, possédant une très jolie situation, et, lorsque je touche de près ou de loin à cette vilaine Bretagne, les gens commencent à me plaindre, d’être si loin de n’avoir point de home, d’être un salarié, etc ...

C’est cette forme d’esprit profondément arriéré qu’on retrouve chez les gens de cette vilaine petite ville dans laquelle malheureusement j’ai passé si longtemps. Il n’est pas question de vous, mon vieux Jean, vous vivez trop peu sur la ville, vous vous en évadez constamment.

Un ami de Dakar a trouvé la meilleure formule pour me juger: “Toi, m’écrit-il, avec ta machine à écrire et tes bouquins, tu te plais partout.”

Presque à rapprocher de Dorothy Sayers : “With tobacco and litterature, one could face out any situation.”

André Maurois, dans son rapport sur le séjour qu’il a fait en Amérique quand il a professé à l’université de Columbia, et ses mots sur l’Amérique sont étroitement adaptables à la vie du monde :

«Souriez et l’on vous sourira. Donnez de l’amabilité et de la gentillesse et vous recevrez de la complaisance et de l’amitié. Ne croyez jamais aux miracles ... En Amérique c’est comme partout, on ne trouve que ce qu'on apporte.»

Et j’ai fini. Vieux Jean, que je vous dise toute la satisfaction, le contentement et la reconnaissance que j’éprouve pour tout ce que vous voulez bien faire pour maman. C’est extrêmement gentil de votre part.

J’aurai infiniment de plaisir à vous retrouver un peu plus longtemps que nous ne l’avons fait à mon dernier séjour. Et si possible pas en Bretagne.

A bientôt, cher vieux Jean, je vous aime beaucoup parce que vous avez été très bon pour moi et je vous conserve une affection plus reconnaissante à mesure que je suis plus homme.

Très à vous,

Rodo





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Tiznit 3 février 39.

PASSAGE À TIZNIT DE PATRICK TURNBULL écrivain anglais

et de DAVID HAMILTON photographe Danois.



RENSEIGNEMENTS SUR :



PATRICK TURNBULL . Cause Anglais, Français, Espagnol.

Ecrit dans The Geographic Magazine. Publié par la Société nationale de Géographie de Washington.

Voyages : Déjà venu à Tiznit. Jamais passé au Sud de Tiznit.

Désire se rendre à Foum-el-Hassanne.

Arrivé à Tiznit le 2 février venant d’Agadir, Rabat et Meknès.

A fait du ski avec Hamilton dans une épaisseur de 2 mètres de neige dans Haut-Atlas sud Meknès vers le 23 février.

Projette dans 3 semaines de se rendre à Tamanrasset via El Goléa. Les permissions ont été accordées.



DAVID HAMILTON1 . Se déclare Ingénieur Danois.

Parle français. Parle Anglais avec un accent dur.

Fait office de photographe de Turnbull. C’est Hamilton qui a fait toutes les photos qui illustrent “Black Barbary”. Environ 200 clichés.

Appareil Zeiss Ikon, le modèle environ 5.000Frs. Avec écran jaune. 36 vues sur un film. Hamilton dit qu’il a acheté l’appareil en Allemagne au cours d’un voyage.

Hamilton a été en Angleterre. Il a voyagé en Palestine, Arabie, Egypte.

Vues prises à Tiznit : Plusieurs vues prises de la terrasse de la Villa Antarès, visant la ville vue vers le Nord-Est. (Vue des toits et des terrasses)

Deux vues prises à l’intérieur de la Villa Antarès représentant juste moi-même avec Hamilton pour la première et avec Turnbull pour la seconde, devant un mur blanc.

Une vue en enfilade de la rue des marchands de bicyclettes, prise de la voiture, la voiture étant devant la porte menant à Mirhleff.

Deux vues des femmes au lavoir.

Une vue de trois femmes à la fontaine (moderne) devant le lavoir.

Une vue de la Grande Mosquée. Avec le palmier juste devant.

Deux vues de la “Source”. L’une prise du Nord et l’autre du Sud.

Voiture Auto : Une Studbaker. Très usagée. Cabriolet. Décapotable. Deux places dans le Speeder. Trois places à l’avant.

EMPLOI DU TEMPS A TIZNIT

JEUDI 2 Les ai rencontrés au Restaurant La Houssine el Hdj le jeudi soir à 21 heures 20. Turnbull et Hamilton à table. Fromage. Orange. Café avec Martell pour Turnbull, Saint-Galmier pour Hamilton.

Quitté à 22 heures.

Ils allaient tous les deux voir “les danseuses”.

VENDREDI 3. A huit heures leur ai fait remettre un mot pour venir me voir. Ils étaient juste au saut du lit.

A neuf heures étaient tous deux Villa Antarès.

Beaucoup regardé les livres anglais.

Très peu regardé la station TSF.

Aucune demande de renseignements de quelque sorte que ce soit.

Bonnes connaissances littéraires anglaises.

Au courant des acteurs et théâtres, des Revues littéraires anglaises et américaines. Au courant des Editeurs, de leurs préférences et leurs particularités.

Dix heures Turnbull, un verre de Porto.

Hamilton, rien. Ne boit pas en dehors des repas. Cela lui donne mal à la tête.

Dix heures 30 Promené en ville à pied.

Sommes allés à la Grande Mosquée, via le Lavoir et la séguia.

Retour et aller direct depuis la place du Méchouar par la rue ouest.

Onze heures Séparation place du Méchouar.

Rendez-vous à midi chez le Grec pour déjeuner.

Turnbull se rend aux Bureaux des Confins pour savoir si la permission pour le Sud est arrivée.

Onze heures 30 La permission n’est ... pas arrivée.

La voiture est déjà pleine des bagages (qui sont très abondants)

Turnbull visiblement agaçé du retard.

11 heures 40 Départ pour Agadir.

Ces renseignements sont donnés par

Rodolphe Hedou de la Heraudiere



Tiznit,

le 30 janvier 1939i

Ma chère Mère,

Dis-moi, as-tu lu la triste, très triste nouvelle? C’est que “Harrault est mort le 27 janvier 1939...”

Te souviens-tu de lui? Ce radio, un type très sympa dont tu as fait la connaissance lorsque nous étions à Toulouse. Celui qui avait une petite voiture avec laquelle nous sommes allés, le dernier soir, du restaurant Souby au grand boulevard où, avec Rolin (le grand) nous avons passé une très bonne soirée et si bien dîné. Il portait des lunettes. Il était un peu myope mais très gentil et malin. La dernière fois il m’a écrit de Varsovie.

Voilà maintenant, il est mort, René Harrault, en atterrissant à Cologne. Tu connais très bien le pays, n’est-ce pas? Tu te souviens qu’il est très plat, une vaste plaine. Il a heurté une haute cheminée. Ils se sont écrasés au sol. Dans le brouillard. Tué sur le coup, je suppose. Tant mieux s’ils n’ont pas eu une longue agonie.

Il travaillait pour ses vieux parents. J’ai passé deux ans avec lui à Port-Etienne. Il me parlait encore de toi, Mère, dans sa toute dernière lettre. Il était très sérieux. Économe. Mettait de côté tout son salaire pour permettre à ses parents de continuer à vivre. Avec ce qu’il avait gagné à Port-Etienne, il avait acheté une maison avec un jardin dans les environs de Paris, pour les deux vieux.

Ça a été terrible d’apprendre cette nouvelle. Ça m’a bouleversé.

Alors, Mum, profite bien de ton séjour chez Caroline. Dis à Caroline que c’est un très joli nom en anglais. Et amuse-toi avec “Blanche Neige”. C’est un de mes plus grands succès ici. Quand il y a beaucoup de monde dans le “Salon”, on me demande de “raconter l’histoire” et je raconte Blanche Neige. Alors tout le monde, maîtres, dames, officiers, jeunes et vieux, tous gardent le silence, bouche bée, certains sourient, d’autres pleurent et c’est très tendre.

Profite du repos et du plaisir, Mum. C’est si facile d’être heureux. Rappelle-toi “La vie est belle”.

Best kisses and love.

Rodo.



Tiznit,

le 11 février 1939

Ma chère Maman,

Comme on finit par percer les mystères...

Primo : Robert Couet est Capitaine.

Secundo : son accident est arrivé à une quarantaine de kilomètres au sud de Tiznit.

Tertio : Robert participait à un raid sur motocyclette pour la traversée du Sahara. Il voulait en somme faire un voyage dans le genre de cette fameuse croisière noire des premières auto-chenilles Citroën.

Quarto : Robert a couché à Tiznit même, au milieu du mois de décembre. Il y est arrivé vers quatre heures du soir et en est reparti le lendemain matin à huit heures.

C’est assez curieux que nous ne nous soyons pas rencontrés Robert et moi sur l’unique place de Tiznit, alors que j’ai bavardé avec les autres membres de la Mission.

J’ai causé avec un adjudant de la Mission qu’accompagnait un lieutenant d’état-major du général Trinquet, d’ici. Cet adjudant disait que Gnome et Rhone avait donné quatre motos avec side-car. La Mission comprenait deux individus par moto. L’un sur la machine, l’autre dans le Side.

Ils ont quitté la France vers le début de décembre par route jusqu’à Marseille avec un temps superbe.

La traversée de Marseille à Alger s’est faite par bateau naturellement. Et depuis Alger, ils sont descendus par les routes principales, probablement Fez, Meknès et Casablanca où ils ont eu un très mauvais temps avec des pluies fortes.

Arrivés ce soir-là à Tiznit, ils devaient repartir le lendemain matin sur la route du sud sur laquelle j’étais allé moi-même un mois plus tôt au moment de mon voyage dans le sud.

Je connais très bien la descente de Targis où ils sont passés, et c’est dans l’oued plus au sud que la moto de Robert s’est retournée. Il conduisait lui-même. Il a été pris sous la moto. La jambe coincée. Son compagnon qui était dans le Side n’a eu aucun mal.

L’accident est survenu vers dix heures du matin. Je l’ai su à Tiznit vers trois heures de l’après-midi.

La douleur n’était pas forte sur le coup et, transporté à un hôpital, qui est peut-être Targis, Robert voulait continuer. Le médecin était un adjudant et Robert a dit : « Je suis capitaine, vous ne m’empêcherez pas de partir ».

Et le médecin a répondu : « Avant d’être adjudant je suis médecin et votre état est trop grave pour que vous puissiez continuer. Je vous interdis de repartir »

J’ai su le passage de la mission. J’ai su l’accident. J’ai tout su sauf le nom et le grade de Robert.

J’imaginais d’ailleurs que Robert était lieutenant. On m’a dit que le Capitaine de la Mission était blessé et naturellement je n’avais aucune raison de faire un rapprochement même minime.

Ce rapprochement je l’ai fait immédiatement au reçu de ta dernière lettre, où tu me dis que “Madame Le Veillé...” etc...jusqu’ “à bassin fracturé”, j’ai aussitôt tiqué. Je me suis rendu à l’état-major pour avoir le nom et du même coup j’ai compris cette fameuse lettre, parfaitement inexplicable l’année dernière, de ce curieux voyage “en moto à Dakar” qui nous a tant fait causer, et qui était justement la préparation de ce raid : Robert avait profité de se rendre à Dakar pendant sa permission pour étudier le circuit. Il est très méritant. Son temps était à prendre sur sa permission et les frais étaient à sa charge. Il a mis plus d’un an à tout mettre sur pied.

L’échec de son raid, préparé depuis de si longs mois, doit être terrible pour Robert. Aux dernières nouvelles, son état ne serait pas trop mauvais. On l’a transporté à Fez par avion le soir-même ou le lendemain matin comme tu le sais.

Voilà éclairci le mystère de la chambre jaune.



Tiznit, 23 février 1939

Dear Mum,

Nous venons de recevoir Le Prince de Bourbon et la Princesse Marie de Savoie.

Ils sont arrivés à Tiznit hier à 16 heures, ils sont repartis ce matin à 7 heures et demie. Quel voyage de noce ...

On les avait logés dans les appartements du Général Trinquet qui a quitté Tiznit depuis une quinzaine pour prendre sa retraite et n’a pas encore été remplacé.

Le Prince hier à sa descente de voiture portait un complet clair avec des pantalons en knicker. La Princesse, un tailleur en tweed beige.

Leurs Altesses ont changé de costume pour la visite de la ville. Le Prince a mis un pantalon en drap anglais gris foncé, avec une veste un peu plus claire, bleu-gris avec de grands carrés de rayures rouges. Il avait tenu à prendre un chapeau qui était gris bleu clair d’une étoffe trop souple et qui battait au vent. La forme du chapeau voulait être “cascadeur” et le vent ne lui donnait pas une rigidité assez nette pour paraître habillé. Le Prince ne boutonnait pas sa veste et il marchait en faisant de grands gestes, sans jamais toutefois les élever au dessus du niveau des épaules. Le Prince avait une chemise blanche à rayures rouges, col souple et cravate vert foncé.

La Princesse portait un ensemble bleu foncé. Une petite jupe avec, naturellement pour être à la mode, une petite fente derrière vers le bas. Une sorte de veste courte, boléro, avec un châle-revers et une seule boutonnière. Évidemment ce boléro n’était pas boutonné et la Princesse avait dessous un corsage en imprimé jaune clair avec de petites fleurs rouges. Le corsage montait haut, pour se terminer par un col à pointes demi-rondes.

En manière de sac à main, Marie de Savoie avait une grande pochette à fermeture éclair comme nous avons acheté à La Peau de Porc. Le sac était trop clair pour jouer avec l’ensemble bleu foncé et pour tout dire pas assez patiné pour simuler “qualité”.

La Princesse portait des bas brun foncé et des petits souliers bleus. Souliers de ville, sans attache, laissant le dessus du pied à découvert.

Depuis qu’on parle de lui comme futur roi d’Espagne, avec Franco comme commandant militaire, le Prince de Bourbon Parme a légèrement coupé ses grosses moustaches. A son mariage à Rome, il avait nettement la vilaine grosse bouche d’Alphonse XIII. Cette bouche débordante qui a l’air trop large pour ses joues. Pour éviter la similitude au moment de lui succéder sur le trône, le Prince a cru politique de se rapprocher des dictatures qui le soutiendront et de rapetisser ses moustaches à la Adolf Hitler.

On dirait un acteur de cinéma, a dit tout le monde à Tiznit hier en le voyant.

Peut-être en effet, mais il a l’air plus sympathique maintenant. Il ne porte pas bien la toilette et son tailleur n’est pas bon. Mais il est jeune, cela lui viendra avec l’expérience.

La petite princesse est extrêmement sympathique. Elle est très brune. Ne s’épile pas les sourcils. Met peu de poudre et peint ses lèvres d’une manière très discrète. Son chapeau était une cloche à très petits bords, de nuance bleu foncé avec un petit ruban assorti faisant noeud sur le côté. Le chapeau n’était pas très joli. Comme Marie de Savoie a déjà des cheveux longs et tombant en volutes sur le cou, la forme cloche lui rabat les mèches dans un sens de trop grande longueur pour former une silhouette heureuse.

Le capitaine m’avait demandé avant-hier: “Parlez-vous italien?”. Non je ne parle pas italien mais leurs Altesses causent parfaitement le français. Lui est citoyen français. On dit qu’il est le frère du Prince Sixte de Bourbon Parme, feu le grand explorateur. On dit qu’il est le frère ou le neveu de Charles d’Autriche qui est mort de chagrin après la guerre. On dit qu’il a été blessé deux fois pendant la guerre d’Espagne en combattant pour Franco.

Quand on parle au Prince on dit “Monseigneur” parce qu’il fait partie d’un famille royale. Quand on s’adresse à la Princesse on dit “Altesse” parce qu’elle est membre d’une famille régnante.

Mais l’un et l’autre sont simples et sans façon. Ce matin en quittant la demeure du Général, le Prince a serré la main du serveur et du cuisinier arabes. Et le jardinier indigène qui travaille ici depuis des années et connaît le goût des européens avait confectionné un très joli bouquet des fleurs du jardin et l’a offert à la Princesse.

Pendant qu’on lui rendait les honneurs (car c’est elle qui a droit aux honneurs, lui est seulement une notabilité), en défilant devant le peloton de spahis, la Princesse tenait dans sa main droite, trois oeillets d’Inde, un ensemble d’asphodèles, une branche de seringa et trois coquelicots.

Le gouvernement leur a fretté une quinze chevaux Renault, l’intérieur tout en velours bleu, une voiture de la Résidence. Le chauffeur est français, il connaît parfaitement le Maroc.

Ils sont partis sur Marrakech.

Franzozini est un sergent de la Légion Étrangère, ancien officier de l’Armée Italienne. Il a perdu de l’argent au jeu. Forcé de quitter l’armée de son pays natal. Engagé depuis dix ans au Maroc. Je lui ai dit :

« Alors, vous n’allez pas parler un peu italien avec eux. Ils seraient très flattés.»

Franzozini m’a répondu, car il dramatise tout, comme il a dramatisé sa propre vie :

- La fille de mon roi ? ... Elle me répondrait “Vous êtes un renégat ...”

Et le Prince est parti. Arrivé à quatre heures du soir hier, il est reparti à sept heures ce matin. A-t-il seulement vu quelque chose ?

Leurs Altesses ont assisté à une soirée chez le Khalife du Sultan, avec danses indigènes (toujours le bouillon traditionnel) jusqu’à onze heures du soir. Ils étaient debout à six heures du matin. Ont-ils de la chance pour des jeunes mariés ...

Doucement, très simplement, sans suite et sans escorte, nous avons laissé partir ce matin vers le nord, vers l’avenir et vers l’inconnu :

CELUI-QUI-UN-JOUR,

POURRAIT-BIEN-ÊTRE-ROI.



Tiznit, le 28 février 1939

Chère petite Mum,

Que devient la jolie petite Maggy. Non, je ne lui ai pas écrit depuis notre rencontre à Batz. Nous ne nous sommes pas écrit. Nous aurions eu tout à la fois trop et trop peu de choses à nous dire. Nous sommes tous les deux de vrais originaux, vraiment. A se demander lequel de nous deux est le plus original. Mais ça ne m’étonne pas qu’elle soit partie. C’est déjà arrivé souvent. De même que la bizarrerie des autres gens. Ce n’était peut-être qu’une apparence. Rien de réel en fait.

La charmante fille grandit, c’est le moment pour elle de faire son chemin dans la vie. Sa compagnie est très agréable, je dirais même qu’elle est le compagnon de voyage idéal, pour quelques jours. Il me semble que je serais extrêmement heureux de passer un peu plus d’une semaine avec elle, par exemple à Venise.

Mais pas pour la vie entière. Non, pas vraiment. Elle a un caractère épouvantable. Et moi aussi...

Bon. Tant mieux pour elle si elle peut faire ce qui lui plaît. Je lui souhaite toutes les chances possibles car “C’est une fille bien...”

J’ai reçu une très gentille et très longue lettre de Sophie Grüber. Hier je lui ai magnifiquement répondu 9 pages, en vrai allemand. Je me suis admiré moi-même. Oh, j’ai travaillé dur ... et ça a été la preuve que je commence à y arriver.

Tout va bien. Cette semaine je me suis abonné à “Life” et au “Time”. Je ne peux m’empêcher d’avoir ces merveilleux magazines américains, si vivants, si malins et si bien informés sur tout.

Parmi tous les passe-temps que je cultive dans la délicieuse retraite où je vis, j’ai travaillé ces derniers temps sur la musique. Mais seulement à travers les livres malheureusement. Après la peinture, comme tu l’as vu, j’apprends maintenant les chefs-d'oeuvre de musique.

Tannhauser est une des premières manières de Wagner. A l’époque il était marié avec Mina, très préoccupée du caractère difficile de Wagner. Après Lohengrin, Wagner a pris la fille de Liszt, la célèbre “Cosima”. Elle était plus qu’une épouse. Elle l’a inspiré si profondément que Wagner a fait son chef-d’oeuvre : la fameuse trilogie. C’est la seconde manière de Wagner (comme le dit Ludwig) et c’est la plus grande.

Love. Rodo.



Tiznit, le 10 mars 1939

Chère Mum,

J’ai été très heureux de recevoir ta gentille lettre de Trebeurden. Toujours pleine d’esprit quand tu n’es pas à la maison.

Pour Vichy : c’est non. Ni pour cette année, ni pour l’année prochaine. Je me porte comme le Pont Neuf. Pas le moindre besoin de faire une cure à Vichy. D’ailleurs, je ne pense pas un instant à être en France cette année. Aucune envie d’y aller avant l’année prochaine. C’est si agréable de vivre ici, à Tiznit.

En réalité, après les études que j’ai faites, je ne peux pas me permettre de perdre 21 jours de cure en France, alors que je n’aurai pas plus de deux mois de vacances. Mon plus grand souhait serait de passer un mois en Allemagne, après un petit séjour à Vienne et dans le sud de l’Allemagne (Bavière, Thuringe). C’est parce que maintenant mon allemand commence à être suffisamment courant pour s’améliorer.

Le temps qui restera, nous pouvons le passer à Londres. Mon ami Bird là-bas peut nous trouver un très joli petit pied-à-terre près de Kensington Gardens.

Mais on a le temps d’y penser. Tu sais, l’Amérique et l’Angleterre font de leur mieux pour installer la révolution en Allemagne. Ils considèrent que c’est le meilleur moyen de faire taire la guerre qui arrive.

Alors cela changera peut-être les grandes lignes de nos projets.

Rodo



Villa Antarès, Tiznit 22 mars 39

Ma chère Maman

J’ai reçu ce matin une lettre charmante des Duby. Le vieux brave homme de Löwe, l’associé, est mort d’une manière bien dommage si l’on peut dire. Le vieux Löwe sortant de la Karlstrasse (tu te souviens de l’accident que nous avions vu justement au tournant), le pauvre a été tamponné par une auto et après des semaines très pénibles dans une clinique, il a rendu au Seigneur cette âme qui ne pouvait plus faire rien de convenable avec ce corps démoli.

Je t’envoie le Personal Nachricht qui a paru à Berlin dans le Journal de la Bourse et du Commerce. Il était originaire de Leipzig. Il avait passé de longues années en Angleterre où la guerre l’a surpris et il a été interné près de Londres, en attendant que l’orage passe.

Il n’a pas été tué à la guerre (puisqu’il était prudemment interné des années). Les vingt années de vie qui ont suivi lui ont-elles apporté le bonheur et la satisfaction ? Le bilan de son Gewinn-und-Verlustkonto en donnerait la réponse.

J’aurais bien de la satisfaction si je pouvais retourner à Berlin l’année prochaine.

Pour Vichy, je t’ai écrit, c’est non pour moi. Je n’ai pas le temps. Encore en aurais-je le moyen que je ne pourrais pas le faire dans quelques mois de vacances. Je suis trop intéressé par les séjours à l’étranger pour songer à demeurer en France plus que le temps matériel de conclure mes très petites affaires.

La France m’attire de moins en moins. A un point qui en devient d’ailleurs, je le reconnais, parfaitement snob. Mais cette opinion non plus n’a aucune importance. J’exagère dans mon préjugé. Tout ce qui est anglais est très bien. A commencer par leur politique.

À Tiznit, maintenant quand j’arrive dans un salon, on se regroupe et on me demande « Alors maintenant, expliquez-nous la politique européenne ». Et tu penses que je suis très fier.

Évidemment j’ai des renseignements internationaux de points de vue que même les officiers ici ne possèdent pas. Nous discutons des heures à quatre pattes sur les cartes étalées et c’est tout à fait amusant.

Le Colonel Suffren est arrivé ici hier soir. Robert m’a donné un sujet d’introduction pour lui. Ils se sont connus à Bou Denib.

Les gens sont vraiment très gentils pour moi ici. Des amis d’Agadir ont téléphoné cette après-midi encore pour m’inviter pour la fin du mois. J’ai vraiment une vie parfaitement agréable. Jamais je n’avais passé une existence plus conforme à mon désir. Bonnes relations de niveau intellectuel, distractions et invitations pour varier les semaines. Lives et correspondances.

La semaine dernière, le Commandant de cercle m’avait dirigé un groupe de deux Anglais un peu suspects, pour les occuper pendant une journée. Ils avaient une recommandation d’Odette Panetier qui ne se doutait de rien. C’était tout entièrement deuxième bureau. J’ai passé une très bonne journée.

Nous avons un temps superbe. Un froid de 12° (au-dessus bien sûr) mais c’est tout de même frais et cela fait plaisir. La première récolte d’orge est déjà en épis. La seconde semaille est plus sèche nous n’avons pas eu de pluie depuis décembre, à mon dernier voyage à Agadir.



Tiznit

4 avril 39

Je suis descendu à Agadir pour quelques jours et j’ai rencontré mes amis. Un joli voyage agréable. Les orges sont déjà mûrs et on fait la moisson. Bonne récolte. C’est la première de l’année. Il y en aura trois.

J’ai répondu à Sophie douze pages presque sans dictionnaire. Je travaille toujours dur et j’en ai satisfaction.

Le merveilleux de la chose, c’est que de pareilles études ne sont pas abrutissantes et au contraire aident une formation tout à fait générale. Pas de spécialisation. C’est un échec qu’il fallait éviter. Le danger seul de trop apprendre, est de ne plus trouver personne avec qui on peut « causer ».

Heureusement il reste les livres. Et on peut toujours choisir le livre qui vous comprendra, c’est-à-dire, qui sera en rapport avec les idées qu’on a dans la tête.

J’ai eu une grande satisfaction au cours de cette semaine dernière, dont le prélude date déjà de deux années.

Un jour en Mauritanie, sur la table d’un ami, j’avais trouvé un livre. Livre égaré, le Tout-Puissant saurait d’où pouvait bien venir ce livre. Personne jamais ne l’avait lu, peut-être bien peu étaient capables en somme de le lire et de l’apprécier. Ce livre en deux volumes, c’était les études littéraires que Paul Valéry a intitulé Variétés.

Ce jour de 1937 où j’ai ouvert Variétés, j’ai essayé de le lire, j’ai parcouru les pages… et avec une certaine pointe de désespoir il a bien fallu me rendre compte que la pauvre petite instruction que Saint-Charles avait pu me conférer, ne me permettait pas de lire ni de comprendre du Paul Valéry.

Depuis les années ont passé, j’ai travaillé, dans le même sens que j’avais déjà commencé et toujours dans la même direction. Et seulement deux ans après, j’ai pu marquer une avance.

La semaine dernière, je viens de relire les Variétés de Paul Valéry et je l’ai compris.

Cette même semaine j’avais voulu, sur les conseils d’une amie littéraire, m’enfoncer dans les méandres de l’œuvre si peu connue d’Amiel, son Journal Intime. On a dit « Les grandes douleurs sont muettes ». Comment se fait-il alors que c’est toujours lorsqu’on a du chagrin qu’on écrit un journal intime ?

Il y a des années j’ai lu le joli Journal de Katherine Mansfield, cette petite néo-zélandaise morte si jeune qui a écrit des choses délicieuses comme son Garden Party qui se trouve dans mes caisses en haut dans la bibliothèque.

J’ai donc fait la connaissance d’Amiel dans le texte français pour la partie philosophique et en anglais pour le journal sentimental.

Tu te souviens comme je regrettais à Paris que l’Asmodée de Mauriac se jouât trop tard pour que nous puissions y assister. Depuis ce temps-là j’ai lu Asmodée et regrette encore davantage de ne pas l’avoir vu jouer. Avec des mots de tous les jours, Mauriac constitue un drame.

Pour comprendre la littérature il faut avoir un peu vécu la vie. Lire devient autrement passionnant quand on a passé trente ans.

À condition d’avoir le temps de lire. Or j’ai ce temps. J’en profite.

Le temps de philosopher.

Un ami que je croisais avant-hier m’a demandé « Qu’est-ce que tu deviens ? » J’ai répondu : « Je profite béatement des derniers instants de calme qui sont accordés aux européens ».

J’ai découvert une nouvelle expression « Délicieux et amusant comme une campagne marocaine un jour de Souk ». Le souk c’est le marché. C’est si amusant tous ces petits ânes qui viennent de tous les points vers le souk. Rien qui rappelle le vilain progrès, la civilisation. Tout à la ronde pas un poteau électrique, pas une route droite, pas une maison en pierre, pas une cheminée d’usine. Quelle chance j’ai d’avoir pu vivre une époque de mon existence dans une contrée où l’on vit exactement comme il y a deux mille ans.

Donc, nous allons vers la guerre. Profitons des derniers moments de repos. Il fait du soleil sur la terrasse. Je prends un fauteuil et je m’installe. Il fait bon, il fait chaud, la guerre vient.

Le Commandant m’a demandé la semaine dernière « où allez-vous pour la mobilisation ? »

- À Rabat. À la TSF.

- Quel dommage, a-t-il dit, on m’enlève tout mon monde.

L’Amérique est contre les Allemands. Il y a de l’autre côté une rancune contre Hitler.

La guerre d’Espagne est là, toute fraîche, pour prouver que les armes ne signifient rien du tout, pas même les bombes à air liquide qui ont fait tant de mal à cette pauvre Barcelone, ni les canonnades contre lesquelles on est maintenant presque parfaitement garanti, rien des armes les plus meurtrières ne peuvent suffire à conquérir un pays. Il y a seulement les accords derrière les tables des Conférences Internationales qui peuvent déterminer les fins des guerres.

L’Amérique subventionne d’une manière formidable une propagande intense en Allemagne pour faire dégringoler la dictature.

Jusqu’à Charlie Chaplin qui, m’annonce le Reader’s Digest, prépare un film dans lequel il parlera en imitant la voix d’un dictateur. Aucun nom officiel ne sera porté sur l’écran mais aucun doute ne sera possible « car il n’y a qu’un seul dictateur en Europe à porter cette sorte de moustache » … Très drôle.



Villa Antarès (Tiznit),

13 avril 39

Mum dear,

J’ai pensé à Charles. La dernière fois que je l’ai vu, c’était sur le quai de la gare à Saint-Brieuc. Nous partions à l’Ile de Batz, je crois. Il s’est approché de moi et, à mi-voix, il s’est confessé : « Il faut me donner ton adresse… tu sais combien je te dois… c’était dans les quatre cents francs, il me semble. »

Je l’ai mis à son aise. « Oh mon vieux, tu parles là des temps anciens. C’est oublié. Tu donneras à un pauvre. »

Il a été content. Son sourire lui est revenu, et il m’a raconté qu’il venait de perdre 300 francs aux courses à Guingamp.

Alors, mais ça ne date pas de ce jour-là, je me suis aperçu combien il y a d’imbéciles sur la terre.

J’étudie beaucoup l’histoire. Toute la journée je ne fais que lire cette vie d’un tas de grands hommes. Ils ont étudié, ils ont observé, considéré, appris. À un moment donné ils réalisent et puis juste à cette période-là, ils meurent. Soit qu’ils quittent la vie, soit que leur cerveau est affaibli, ce qui revient au même. C’est une mort dans les deux cas.

Il ne faut pas regretter. Tous les hommes qui existent, sauf de bien rares exceptions, ont quelque chose à regretter de leur éducation.

Des jeunesses comme Montaigne sont de telles exceptions.

C’est ce heurt vilain contre les gens qui formaient nos relations et qui étaient si dédaigneux de nous, qui m’a fait tant de mal quand j’étais gosse. Maintenant que j’ai pu réussir à en sortir, j’ai pris la Bretagne en horreur.

J’ai grandi et j’ai travaillé pour savoir. Il m’avait semblé que quelque chose était faux dans ce mode de vie. J’ai travaillé pour savoir ce qui était faux. Maintenant je commence à avoir compris un bagage de choses.

Il y a tant à apprendre. Et il y aurait tant à dire aux gens s’ils voulaient seulement écouter. Mais la foule est si sotte, si indolente. Les gens de tous les jours se préoccupent si peu d’autres mystère que la soupe de midi et les prochaines vacances.

Finalement c’est tant mieux, car que serait le monde si les gens réfléchissaient…

On comprend le Christ qui donnait la vérité au monde. Il avait le désir d’enseigner, de dire la vérité à tous ces malheureux qui cherchaient et ne savaient pas où trouver.

Malheureusement le Christ a bâti sa religion sur la bonté. Et la foule de toujours ne connait que la « Force ».

La civilisation a fait de la religion une chose abominable, compliquée, mitigée, retournée, une chose tout à la fois mystique au-delà du bon sens, et détournée au-delà de la justice naturelle.

Comme nous aurions besoin à notre époque d’un Christ qui vienne nous apporter une religion simple, qui enseigne d’un seul coup la formule inespérée que tous les peuples attendent : l’unité des classes, la bonté entre les classes.

Mais nous allons vers la guerre. Le Christ ne viendra pas nous apporter la vérité, c’est nous qui irons la chercher chez lui. Malheureusement quand nous aurons saisi cette vérité-là que tous les êtres vivants qui pensent, recherchent et désirent, nous ne pourrons plus revenir apporter l’enseignement à vous autres qui continuerez de vivre encore et toujours dans la mesquinerie des erreurs.

Combien de jeunes va tuer la prochaine guerre ?



Villa Antarès,

6 décembre 1939

Ma chère Maman,

Ta dernière lettre m’a fait plaisir avec toutes ces nouvelles que tu m’y donnes. Je ne trouve pas très bien de la part de Louis Defosse de s’être fait réformé. Il était très bien bâti pour coucher avec les petites. Il a peu de raison valable pour se faire mettre sur le banc des réformés.

Pour l’instant j’ai peut-être peu de choses à dire parce que je reste loin des coups mais nous rendons ici tous un service qui est pour l’instant une excellente préparation à une pratique plus active.

Je suis monté la semaine dernière à Casa pour recevoir des félicitations charmantes de Guillaumet. Ils ont fait un raid d’un sens un peu spécial et nous avons ici obtenu, grâce au goniomètre qui avait déjà été une révélation pour l’accident d’Argana, des résultats de tracé de route qui ont été d’une précision inattendue.

Si la guerre cessait dans les mêmes conditions économiques que celles dont nous jouissons aujourd’hui, je crois que je tâcherai d’installer un réseau gonio sur les Bermudes ou aux Açores. Il me semble qu’avec la manière dont je suis vu maintenant à la Compagnie, j’aurais des chances de faire une situation d’un très bon ordre.

Si la guerre continue au contraire, et comme il est plus que probable, alors l’éventualité ne me dérange nullement puisque j’ai déjà prévu son utilisation. En guerre ou en paix les années qui vont venir sont certaines de m’apporter quelque chose de très bien.

Je voudrais que tu prennes un atlas de géographie et que tu regardes dessus la latitude et la longitude de Tiznit. Tu verras que nous sommes ici par vingt-neuf degrés nord et neuf degré ouest. Les neufs degrés ouest étant comptés depuis le méridien de Greenwich, comme sur tous les atlas modernes.

C’est une explication qui te paraîtra un peu scientifique. En consultant les amis tu arriveras certainement à comprendre cette explication-là.

Tu me demandes comment je suis habillé. Voici une photo prise au début du mois à la Villa Antarès. Je suis avec mes remplaçants. Au début de la mobilisation j’avais demandé au directeur d’envoyer un opérateur qui était réformé pour qu’il puisse tenir la station dans le cas où je quitterais.

On a envoyé un brave type qui a eu à la jambe le même accident qu’un des Sebert au bras. Un microbe l’a piqué à la fin de la guerre dans une école qui avait servi d’hôpital et sa jambe gauche est restée atrophiée.

Dans la photo sur la terrasse je suis avec sa petite fille dans les bras.

Dans la photo prise de bas en haut avec sa fille et sa femme - une espagnole de Tanger.

La plupart du temps c’est ainsi que je suis habillé. Short et chemise à manches relevées. C’est un costume très pratique pour la bicyclette que je fais beaucoup.

Pourtant à un de mes nombreux voyages à Casablanca j’ai fait faire mon équipement de campagne de guerre - une tenue de toile - , une autre tenue habillée en gabardine, une culotte en gabardine claire pour cheval ou moto, des chaussures montantes, des leggins etc...

De Casa j’ai fait revenir un dernier colis qui était prêt à être expédié. C’était deux complets du Carnaval de Venise que j’avais juste commandés à la veille de la mobilisation. Deux complets très beaux. Un bleu et un gris, les deux à rayures très mélangées et distingués comme j’en avais déjà.

Heureusement que j’ai eu ces complets-là pour être reçu ici, c’est plus agréable d’être en civil. Le grand chic des officiers c’est toujours d’être en civil. Alors avec mes habits du boulevard de la Madeleine, je suis loin de dénoter au milieu d’eux.

J’ai déjeuné dimanche dernier avec le Colonel Chardon et le Colonel Roubertin, entre autres, car nous étions 17 à table pour le baptême du petit Viraz, un lieutenant des Affaires Indigènes.

A bientôt je t’embrasse. Conserve cette lettre. Ecris-moi souvent.

Rodo.



Villa Antarès

12 décembre 39 (suite à ma lettre du 6 décembre)

Ma chère Maman,

La pluie vient d’arriver. Les indigènes en sont enchantés. C’est la fortune pour eux parce que c’est la récolte qui s’annonce abondante. J’avais fait l’année dernière une étude météo dont je t’ai parlé déjà. C’est en décembre que nous avons le maximum de pluie.

J’ai inauguré mon pantalon en gabardine avec mes souliers montants. J’avais aussi acheté un imperméable à Casa. Il faut s’organiser au moins pour 8 jours de pluie. Après ce sera terminé jusqu’au mois de mars.

Je pense aussi jusqu’en mars rester tout simplement ici. C’est une place comme une autre puisqu’il y en a bien qui sont venus de France au Maroc - depuis le mobilisation. Tant qu’à faire j’aimerais mieux voyager, tu sais que c’est ma marotte.

Enfin je profite abondamment du soleil pendant qu’il existe. Il sera toujours temps de se perdre dans les pays nuageux.

Nos correspondances ici sont vérifiées par la censure militaire. J’ai plusieurs de tes lettres qui ont été ouvertes.

Jusqu’à présent la Compagnie continue à nous payer. Nous avons les salaires du temps de paix. Mais si j’étais mobilisé, au début il y aurait pour moi un changement appréciable. Enfin j’espère ne pas rester inutilement sergent et me servir de mes connaissances et de mes références pour devenir lieutenant interprète le plus rapidement possible.

Je t’écrirai des nouvelles. Enfin pour l’instant il n’y a pas à s’inquiéter. Cette lettre n’a aucune importance, tu peux la déchirer. Conserve seulement ma lettre du 6. J’ai répondu à Louis Defosse, mais sans lui dire bien entendu, que je ne trouve pas bien sa conduite. Bien sûr. Il ne faut pas mécontenter les gens et puis les choses ont tellement le temps de changer.

A bientôt je t’embrasse très fort.

Rodo.



Villa Antarès

23 décembre 39

Ma chère Maman,

J’ai ce matin ta lettre du 11 qui vient d’arriver. Je serais très content de savoir si tu as bien reçu les photos envoyées vers le 6. Le courrier est toujours très long pour parvenir. D’autant que nous sommes dans la saison des pluies. L’unique pont du Sud est coupé. Les communications sont nettement retardées.

Pour la permission de février : aucune envie d’aller en France. Plutôt en Espagne si l’Allemagne est impossible - j’aurais voulu l’Autriche, Bohême, Saxe, Brandebourg et l’Angleterre. Nous avons bien fait de nous dépêcher quand il était encore temps.

Seulement en février serons-nous libres? J’ai vu des gens qui m’ont dit que nous étions en guerre. Mais bien entendu je fais comme toi : je n’y crois pas.

Le Capitaine des Transmissions du Sud tient absolument à me garder ici. Il a obtenu l’accord de Rabat. Je n’y tenais qu’à moitié.

Les officiers de l’Etat-Major me conseillent bien plutôt de faire de l’interprétariat. C’est un métier très chic parmi eux.

Redonne-moi l’adresse du Colonel de Risten à Rabat. Je l’ai égarée dans mes nombreux déménagements. J’irai le voir ou je lui écrirai. Il m’aura des introductions.

Hier un ingénieur qui fait des sondages miniers dans les environs m’a dit en parlant d’un gros propriétaire de la région “Il hésite. Il est bien français.”

C’est pourtant un défaut que je ne savais pas si français, d’hésiter.

Mes pauvres caisses sont parties en septembre. Trois mois après, elles ne sont pas encore arrivées jusqu’à toi. Ça aussi c’est bien français.

A vivre au Maroc où les poulets valent 6 francs et un mouton entier 50 francs, on devient difficile. Un tant soit peu autocrate. Tout est si simple ici. Il suffit de vouloir pour être obéi. L’argent n’a pas encore de valeur. C’est seulement l’autorité qui prime.

Je t’embrasse bien fort. A bientôt.

Rodo.



Villa Antarès

7 janvier 40

Ma chère Maman,

Ta dernière lettre du 31 décembre est arrivée ce matin. Je suis très en retard pour t'envoyer mes vœux. La règle était de n'en point envoyer cette année. Les circonstances sont trop semblables pour chacun pour qu'il puisse y avoir intérêt quelconque à se souhaiter une chose qui est la même pour tous.

À l'opposé de ta solitude, j'ai eu au contraire ici des invitations très nombreuses, et passé des fêtes distrayantes et mouvementées. Les gens sont absolument charmants pour moi à Tiznit. J'ai renvoyé mes valises, non pas au moment où j'en aurais eu le plus besoin, mais du moins à une époque où elles m'auraient encore rendu bien service.

Les gens sont très charmants. J'ai pour grande amie la fille du Colonel de Rabat. Rassure-toi, elle est mariée à un officier des Affaires Indigènes, mais infiniment gentille, elle et son cercle d'amis, m'ont aidé à passer des vacances de Noël particulièrement heureuses. Grâce à elle, j'ai passé le réveillon du premier de l'an chez le propre frère du Sultan - un homme tout à fait charmant.

J'ai passé la journée d'hier chez le Capitaine Marchetti dans un poste voisin de la zone espagnole en bordure de mer. Le nouveau gouverneur de la zone espagnole est un brave homme que j'ai connu dans le Sud quand il était gouverneur du Rio de Oro.

Avec toutes ces relations féminines et masculines, je pourrais obtenir le moment venu des recommandations à la Résidence. En attendant j'ai au moins une vie de plus en plus agréable. Je pensais qu'avec la guerre les circonstances auraient donné une vie plus triste. Non, il n'en est rien.

Pour pénétrer les différents milieux, c'est une chose infiniment utile d'être célibataire. On n'hésite jamais à vous inviter. "Son Altesse", comme on appelle le frère du Sultan, a rendu service d'une manière très opportune à ces gens très charmants que j'ai accompagnés à Taza dans le nord du Maroc au début de septembre. L'histoire m'a fait ce point commun pour remercier "Son Altesse" de vive voix de ce qu'Elle avait fait. Les maîtresses de maison adorent toujours avoir un jeune homme distingué, bien habillé qui trouve rapidement un sujet de conversation avec les personnalités les plus différentes.

Rien n'est éternel. Mais c'est vraiment dommage de n'avoir pas toujours trente ans.

Je connaissais très bien le Colonel de Gallard qui vient d'être tué en France.

Ah oui. Tu me parles des clés pour les valises. Oui, naturellement elles ne sont pas fermées. Tu verras d'ailleurs comment elles sont parfaitement amarrées sans cela. Une grande corde passée plusieurs fois autour des housses. Très solides. Les types de Rouen sont des farceurs. J'ai demandé à Casa aux Messageries Marocaines de leur écrire pour leur exprimer notre façon de penser. Oui, tâche de te faire renseigner à Rouen parce que nous allons certainement avoir des difficultés pour le paiement d'un magasinage qui a été fait pour récupérer de l'argent malhonnêtement.

Les caisses de livres surtout pouvaient suivre immédiatement. Ils pouvaient faire passer le tout à la douane à Rouen aussitôt après le débarquement. Absolument inutile d'avoir un certificat. Le certificat ne cherche qu'à éviter les droits. Mais le passage en douane est à faire quand même - et immédiatement -. C'est une honte qu'ils aient tant attendu.

Mais la vie est maintenant si dure à gagner qu'il faut bien grappiller comme on le peut. Ce sont des chenapans. Remarque que tout ceci n'a pas grande importance. Quand remettrons-nous ces habits civils ? ... Peut-être jamais d'ailleurs...

Ou ils seront si petits à ce moment-là. Il faudra les refaire. Dommage. Ils étaient bien.

À propos de mort aussi pendant que j'y pense. Je tiens essentiellement si par bonheur j'étais tué - soit en avion, soit en guerre - à rester tout près de l'endroit où je serai tombé.

Surtout pas de retour dans ce vilain St Brieuc que j'ai quitté avec tant de joie. Depuis que j'ai quitté la Bretagne j'ai été un homme heureux. Je ne veux pas qu'on profite de ma mort pour me forcer à y revenir.

Si, par un plus grand bonheur encore j'étais volatilisé d'un éclat d'obus, carbonisé en avion ou coulé en bateau, alors la question ne se poserait même pas.

Quoique les gens sont si mesquins dans leurs idées... À un an de distance, les deux accidents qui ont eu lieu dans nos parages ici - je ne cite pas de nom - les gens ont si bien voulu sauver le prestige... on a ramassé des bouts d'os et un peu de cendre et partagé le tout dans autant de cercueils qu'il y avait de passagers au départ. Et à l'arrivée, en pleurant, les parents ont pris possession des restes de leur compagnon.

C'est presque de la cuisine.

Non, pour moi qui tiens par-dessus tout à rester en place. Dans un trou quelconque sans aucune inscription.

Les voyages me passionnent trop pour ne pas souhaiter aller voir de l'autre côté de l'Esprit comment les choses se passent.

À propos. À l'exemple de Monsieur Chamberlain et de Madame Roosevelt, lis donc "Rebecca" de Daphné du Maurier. Un roman très absorbant, distrayant. Vaut la peine. Revue des Deux Mondes d'octobre à Décembre. J'ai lancé le titre : à Tiznit tout le monde l'a lu.

À bientôt, je t'embrasse. Merci des nouvelles que tu me donnes. Barbier de Carantec j'en ai parlé à Madame Petitfons, elle connait très bien la famille - oh - ordinaire.

Je t'embrasse

Rodo



Villa Antarès

19 janvier 40

Ma chère Maman

Ainsi le pauvre Monsieur Croissant est mort. Il a bien de la chance. Toutes nos vilaines histoires humaines sont terminées pour lui. Enfin notre tour viendra bien aussi un jour, surtout avec ces histoires de guerre.

Voilà le printemps tant annoncé qui va venir. Allons-nous vers cette fameuse attaque qu'on nous a tant promise.

Bien content que tu aies pu trouver les latitudes indiquées dans ma lettre du 6 décembre. J'espérais même que tu aurais compris la solution, une manière parfaitement simple de donner à tout instant l'endroit où l'on se trouve sans jamais citer aucun nom.

Si les choses allaient plus mal cette année il pourrait se faire que je transporte ailleurs mes pénates - ou tout au moins ce qu'il reste de mes pénates - Avec notre entente les secteurs postaux n'auront plus de mystère.

Dans le début de l'année, j'ai reçu des lettres charmantes d'Angleterre. - Charles Bird m'écrit de nouveau régulièrement. Il y a encore très peu de mobilisés en Angleterre.

À Paris on reçoit Jérôme Tharaud à l'Académie - c'est une guerre de salon.

La femme d'un officier qui est dans le bled à quelque soixante kilomètres d'ici, est partie en France pour le prétexte bien féminin de conduire des camions. Et le pauvre homme reste dans son fortin tout seul à se morfondre. Il y a des gens qui ne sont pas très certains de l'endroit où ils sont vraiment utiles.

Nous avons pour janvier les températures les plus basses de l'année. 7° le matin (au-dessus de zéro bien sûr). Tout de même il fait froid. D'autant qu'il m'est resté peu d'habits depuis que j'ai tout renvoyé. J'ai deux tenues de sous-officier : une en toile et une en gabardine, avec en plus une culotte de cheval de gabardine claire. Cependant je reste en civil la plupart du temps.

Mais j'aurais presque eu besoin d'un bon manteau pour décembre et janvier.

"La vie de Shelley" par André Maurois est une merveille. Bien supérieur à son "Disraëli".

"What is life? A little stripe where victories are vain."

Je t'embrasse bien fort ;

Rodo



Villa Antarès.

Tiznit, 15 avril 40

Ma chère Maman

J’ai eu ce matin ta lettre du 7 qui est très intéressante et donne beaucoup de détails sur les événements de Bretagne.

Nous avons été ici extrêmement occupés par toutes sortes de transformations qui durent depuis plus de quatre mois maintenant, et qui semblent ne jamais devoir finir tant on trouve de nouvelles choses à vouloir mettre en train à mesure que l’on obtient de meilleurs résultats.

Enfin tout est pour le mieux puisque tout le monde est satisfait et le mot d’ordre est assez, dans notre période, de se rendre utile dans tous les domaines.

Ce que tu dis de Tug me fait bien plaisir. Toutefois il ne faut pas trop s’effrayer de son entrée au régiment en ce moment. L’ambiance est tout à fait différente de ce que peuvent être des premières semaines en caserne en temps de paix. On a à faire à des gens très gentils et d’un esprit parfaitement compréhensif, autant parmi les chefs que parmi les camarades. Il ne sera certainement pas malheureux dans les premiers contacts. D’autant aussi que les gens avec lesquels il sera, auront déjà un certain âge et jeté la gourme de la jeunesse. Ils seront pour la plus grande partie mariés.

La DAT, dans le cas où la guerre stagnerait encore, l’amènera probablement dans un bureau, comme pour Christian et comme les éléments de DAT qui sont au Maroc. Mais même dans un bureau on n’est pas si mal.

Je me suis décidé en passant à Casablanca à racheter une petite machine à écrire. Car il est très pratique pour moi maintenant que j’y ai été habitué, de me servir d’une machine. C’est une marque suisse. Elle pèse autant de grammes qu’elle coûte de francs. Elle pèse 1450 grammes. C’est infiniment léger. Très agréable. Elle fera partie de mon matériel de guerre, avec quelques affaires que j’ai dû racheter depuis septembre. Si je partais de nouveau, ces quelques affaires resteraient au Maroc, dans un dépôt quelconque d’Air France. Et si plus tard je ne pouvais les retrouver, ce matériel de guerre n’aurait pas d’importance, puisque le principal est maintenant en sûreté chez toi.

Le mariage du fils Cotillard m’étonne énormément. Ce n’est pas du tout la femme qui lui convenait. Mais il représente la troisième génération, dans le cycle de la vieille mère C. de la rue du Maréchal Foch et de son père au Légué. La troisième génération ne sait que profiter de ce qu’on lui fournit à profusion sans effort et ne réussit pas. Il sait beaucoup faire de vitesse en auto, ne pas se priver de grand-chose, et finalement il n’aura même pas été capable de se bien choisir une femme qui puisse lui être une aide, pour lui et pour ses parents.

Pour la pauvre Nenette c’est bien triste. Le grand malheur de la science c’est de pouvoir prolonger la vie à des êtres qui souffriront toute leur vie.

Merci du bonjour de Maggy. J’ai gardé un excellent souvenir d’elle, comme en général des gens que l’on a trop peu connus. J’aurais infiniment de plaisir à la revoir très vite (pour ne pas être déçu) sur le quai d’une gare entre deux trains, un jour, comme disait notre Californien de Berlin : somewhere, sometime.

Et pour la petite Marie-France (Rodo, si j’avais dix ans de plus, je vous épouserais) avec sa sorte de vie, c’est bien naturel qu’elle maigrisse. Elle est juste à l’âge où les défections physiques portent le plus au cœur.

Le chanoine Heurtel est mort. Voilà je crois un bien brave homme de chanoine, qui n’a certainement jamais fait de mal à une mouche. Dieu ait son âme. Il arrivera juste à la porte du Paradis pour former cortège au Cardinal Verdier.

Dans une lettre tu demandais un livre anglais et un livre allemand pour le Mesnil. N’importe quel livre peut être pris. L’essentiel est de noter le titre et le nom de l’éditeur, sur la première page d’un quelconque autre livre de la caisse. De manière que je sois sûr de le retrouver si j’ai plus tard l’occasion de refouiller dans my library.

Les livres sont toujours ma grande passion, et avec mes habits, ma principale source de dépense. C’est certainement de l’argent très bien placé.

Seulement quelle sorte de livre conviendrait au brave Abbé ? Ceci est une autre chose. Dans l’anglais tu peux trouver un sujet d’histoire ou de science qui pourrait l’intéresser. Tous les livres anglais que j’ai sont de valeur littéraire sérieuse.

Les livres allemands de cet envoi-là, présentent au contraire rarement d’intérêt. La plupart ont été achetés uniquement pour « lire ». Sans choix spécial de sujet. Et à mon premier voyage à Berlin, je connaissais trop peu l’allemand pour pouvoir parfaitement bien choisir mes sujets et mes auteurs.

Le choix que j’ai reçu de Cambridge depuis la guerre est déjà beaucoup plus sélectionné. Chacun à son point de vue regrette évidemment la guerre, mais aussi chacun possède un point de vue particulier pour la regretter plus que les autres. Pour moi la guerre m'empêche de faire cette année mon second voyage en Allemagne. Avec les travaux que j’ai menés depuis ces deux années, j’aurais pu profiter d’une manière merveilleuse de deux mois là-bas.

Ce sera partie remise. J’ai pensé à un moment à me rabattre sur la TSF, mais un très bon récepteur coûte cher, et ce n’est tout de même pas le moment d’engager des dépenses.

Pourtant un de mes amis a ici un ZENITH américain à 5000 francs. C’est un des meilleurs postes que j’ai entendu jusqu’à présent. Le prix est trop élevé pour un avenir incertain.

Le Colonel Vinas de Rabat qui avait été très aimable de me fournir les renseignements pour l’interprétariat, est chez son gendre en ce moment. Ils sont très gentils pour moi. Le Colonel (de Reure) m’a prêté, comme nous parlions littérature espagnole, le « Zumala Carregui » de ce vieux Perez Galdoz, dont j’ai vu le cinquantenaire de la mort fêté pendant mon séjour aux Iles Canaries.

Dans son Zumala Carregui, Perez Galdos fait intervenir un brave abbé qui n’est pas très sûr de sa mission, dans une guerre en faveur de Carlos V. La chose se passe en 1835 et l’abbé passe d’un camp à l’autre sans même penser faire mal.

« De quel côté, demande-t-il, est Dieu. Avec Don Carlos ou avec Ferdinand VII ? »

Et suivant le camp où il se trouve, les partisans tirent le pouvoir divin pour leur propre compte. Le curé est assez embarrassé, mais conserve tout de même assez de clairvoyance, pour permettre à Perez Galdos, de démontrer combien cette guerre était parfaitement stupide et inutile.

Pour faire plaisir aux Espagnols Perez Galdos, qui écrivait en 1880 et est mort en 1902 (l’année mémorable qui m’a vu naître…) dit en parlant de la chute de Burgos (sous Napoléon, mais on croirait lire la guerre de 1935) « …una raza espagnole que al inclinarse para caer en tierre, esta pensando ya, en como ha de levantarser de nuevo … » qu’on peut traduire : « au moment où la race espagnole s’effondre, elle pense déjà au moyen de se relever victorieuse ». C’est comme une menace de la démocratie.

Comme par hasard j’ai lu ces temps-ci un second livre qui condamne lui aussi la guerre, c’est le Short History of the World by Wells. Il fait une excellente critique de l’action trop autocrate de la S. des N. et prêche la fin des guerres lorsque l’homme sera devenu plus intelligent.

Mais Wells est trop connu pour ses travaux futuristes et son internationalisme, pour être étonné de ce qu’il trouve les guerres stupides dans leur essence.

Perez Galdos était un libéral, seulement il a toujours évité de le dire. Il faut seulement lire entre les lignes de son œuvre. Lui n’a rien dit. Ce sont seulement ses personnages qui ont parlé… Il est mort écrivain sans que les Espagnols du peuple se soient aperçus qu’il était démocrate. La raison en est simple, les Espagnols ne savent pas lire, 2 personnes sur 10.

Mon plus grand étonnement a été de trouver les mêmes idées dans le livre absolument stupéfiant reçu de Leipzig via l’Angleterre « Die unvergesslicher Krieg », la guerre inoubliable. Quelque chose d’abominable dans la description des attaques. Un rapport cru de l’horreur des blessés et des cadavres. Des choses à faire frémir. On a les larmes aux yeux en lisant les dernières paroles des héros qui meurent. Et cyniquement Graff conclut que toutes ces souffrances-là ont été inutiles parce que les Français ont repris le lendemain, ce qu’ils avaient conquis un jour au prix de sang.

On est presque délivré, quand subitement il change de front pour s’aller promener dans les Alpes. « Là au moins, dit-il, la guerre était belle. Nous ne voyions jamais que le dos des soldats. Quelque fois même nous restions des jours, à marche forcée, sans en apercevoir la silhouette.

On est amusé de lire ça d’un auteur allemand qui, écrivant en 1936 avant que l’AXE Rome-Berlin n’existe, aurait pu trouver de tels racontars un peu ironiques.

Graff termine son livre qui est très intéressant quand il parle de la Marne « Le Miracle » et des Flandres (Ypres imprenable), en disant : « Chaque fois qu’on le peut, il faut éviter la guerre. »

L’ouvrage a été imprimé chez Breitkopf & Härtel à Leipzig en 1936, c’est-à-dire tout de même 3 ans après l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

Sa description des hommes dans les tranchées. Attente pendant des heures, des jours, rien qui puisse être fait que d’attendre. Attente pendant des jours, sales dans la boue. Pendant des nuits avec les rats qui courent sur la figure, les éclatements qui empêchent de dormir. Juste attendre…

Les Allemands ont été surpris par les premières mitrailleuses des Anglais, parait-il. Page 39 il écrit : « Et nous luttons et nous tombons, et les camarades tombent et d’autres luttent, et d’autres luttent pour couvrir ceux qui avancent derrière, entre les cris des blessés et les cris des assaillants, les cris des hommes qu’on abat, qu’on abat pour les faire taire, le canon les fait taire jusqu’à ce qu’ils forment un gros tas tout gris et sanguinolent, un gros tas qui ne bouge plus…

La guerre pâle, squelettique et impitoyable les a saisis à travers le martellement incessant des effroyables mitrailleuses des Anglais qui transforme avec des éclaboussures de boue et de sang, leur marche à l’attaque en marche vers le sacrifice… « Dass dieser Sturm kein Siegeszug, sondern Opfergang ist »

Il a une partie plus concrète et un peu moins décevante quand il parle du Blocus que nous avons fait à ce moment-là, et qui désigne comme une forteresse en état de siège "Festung Deutschland".

Page 41 il dit : "Nous avons capitulé. Ce ne sont ni notre Armée ni nos forces qui nous ont manqué, c’est notre courage qui s’est paralysé."

À la veille d’un blocus plus important encore, il est curieux de lire ce qu’un Allemand de 1935 pensait de la fin de la dernière guerre.

En feuilletant le bouquin je retrouve la page où il parle des Italiens. Après avoir quitté le front français il dit : « O Italia ! O Vénitien ! Es ist ein wundervolles Leben ! » La plus merveilleuse des existences.

Et page 74 en parlant de l’ennemi il dit : « Le haïr ? Pourquoi ? Hass ? Warum ? Der Feind, das ist des sachliche Gegenspieler, des Konkurent um den Sieg, niemals aber des persönliche Gegner ». L’ennemi c’est l’opposant effectif, le concurrent à la victoire, mais ce n’est jamais un ennemi personnel. Le haïr ? Pourquoi ?

J’ai été très impressionné de lire un semblable bouquin à l’heure où son auteur est peut-être en train de jouer à l'ennemi.

Comme disait Daladier dans un de ses premiers discours «Aucun des hommes qui entrent aujourd’hui à la caserne ne sont des combatifs ou des guerriers de sang. Ce sont tout simplement des braves gens».

Si tous les individus de toutes les nations comprenaient que de l’autre côté de la frontière, les gens sont aussi braves que dans leur propre pays, les guerres seraient bien vite terminées.

Mais sans doute comme dit Wells, nous ne sommes pas encore arrivés à l’époque où les hommes, où tous les hommes de tous les pays sont vraiment des « braves gens ». La foule que nous avons connue à Berlin en mars 38, était-elle composée de « braves gens » ?

Qui sait …

La pauvre Sophie, nous aurions bien plaisir tous les deux à la revoir. N'est-ce pas ? Elle nous raconterait des choses. Si seulement nous pouvions retourner à Berlin après la chute d’Hitler. Quel bonheur ce serait. Peut-être ça viendra.

J’en suis à la page 6. Il faut tout de même arrêter. J’ai eu plaisir à bavarder avec toi un peu.
Je t’embrasse bien fort et à bientôt.

Rodo



Villa Antarès Tiznit,

12 juillet 40

Ma chère Maman,

Il y a longtemps que je n'ai plus de lettres de toi. Ta dernière lettre date du 16 juin. Rien ne s'était encore passé de ton côté.

Tug m'a écrit une lettre charmante, et j'en ai fait la copie que je t'envoie. Peut-être as-tu les mêmes détails, mais si tu n'en as pas reçu, sa lettre te fera plaisir à lire.

Rien n'est changé pour moi. Nous avons pour cette fois-ci été privilégiés. L'avenir cependant reste bien complexe.

Je suis heureux d'être dans une organisation publique parce qu'au moins il n'y a pas de décision particulière à prendre et que l'ensemble des toutes choses est bien simplifié.

Intentionnellement cette lettre est courte pour être plus sûr qu'elle te parvienne.

Meilleure santé

Je t'embrasse affectueusement

Rodo









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