VACANCES EN EUROPE

janvier - juin 1938



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Au début de l'année 1938

Mon très bien cher vieux Louis,

Ces dernières vacances, j’ai quitté un petit patelin qui est un simple point géographique perdu le long de la côte africaine quelquefois marqué sur les cartes: Port-Etienne. C’est près du Cap Blanc, juste à la limite sud du Rio de Oro par 21° de latitude Nord. J’avais passé là-bas un peu plus de deux années au milieu des sables mouvants.

En janvier dernier, Guillaumet, le héros de la Cordillère des Andes et le pilote actuel du Lieutenant de Vaisseau Paris, descendait de Marseille à Dakar, et je lui demandais de s’arrêter pour me prendre. J’avais connu Guillaumet dans un splendide séjour que j’ai pu faire aux Iles Baléares en 1932-33. Guillaumet s’est arrêté et je suis descendu avec lui jusqu’à Dakar où j’ai passé une dizaine de jours. J’avais une visite militaire à passer parce que le Colonel Tavera, qui est maintenant au Ministère, a voulu me remercier des services très divers et spéciaux qu’un opérateur de télégraphie sans fil, à quelques kilomètres d’un réseau espagnol, peut rendre dans des périodes troublées. Tavera a fait le nécessaire pour que je puisse passer lieutenant de réserve après une période d’entraînement qu’il me reste à faire maintenant dès que je séjournerai dans une ville. De toutes façons si une guerre survenait, ce qui comme tu le dis pourrait bien venir au printemps prochain, je pourrais passer immédiatement officier. Et c’est autant de gagné.

Vers la fin de janvier j’ai quitté Dakar à bord d’un petit vapeur mixte “Le Touareg” qui, après un délicieux voyage à Casablanca, Oran et Alger (je ne connaissais pas Alger) m’a amené à “L’Estacade” de Marseille par un beau matin brouillardeux où de la pluie fine bouchait tous les lointains, un vilain matin froid où ma maman (il n’y a que les mères pour faire des choses comme ça) m’attendait sur les môles au milieu des débardeurs et des flaques d’eau.





Nous étions descendus à ce fameux hôtel de Noailles qui était superbe et si confortable (avec Air France on peut avoir des prix). Nous sommes allés nous promener à Toulon et puis à Toulouse.

Toujours avec ma mère, je suis monté pour un court séjour à Paris. Tailleur, chemisier, théâtre, banque, American Express, et en route pour Cologne via la Belgique. Sprach Deutch ein wenig. Erste Schritte, et puis Berlin. Automobile Austellung. Grosse Menge, foule énorme au Salon de l’Auto. Heureusement place retenue dans un bon hôtel confortable de la Mittelstrasse tout près d’Unter Linden. Très au centre du vieux Berlin.

Passé un mois là-bas. Et quel mois ... Mars. Dieu de la guerre. Anschluss mit Osterreich. La prise de Wien par le Führer. Ma mère était au balcon de KaiserHof et moi dans la foule sur la Reichkanzleiplatz de deux heures jusqu’à sept heures et demie. J’ai vu Adolph. J’ai vu Goering, j’ai entendu les cris, les chants, j’ai vu les bras tendus. J’ai vu aussi le mécanisme, la crainte, les commandements, les menaces, et puis aussi les bâillements, l’ennui, le profond “par-dessus-la-tête” de la race germanique... Et pourtant, que faire avec des hommes aussi arriérés? Car les Allemands sont des peuples beaucoup moins intellectuellement civilisés que les Français.





Avant la révolution quand j’ai voyagé en Espagne, j’avais été frappé du petit nombre de librairies qui existaient sur la Péninsule. En Allemagne, il y a eu de grands écrivains, le régime les a tous mis dehors. En Allemagne il y a des librairies. Mais elles n’ont rien à donner à lire. Rien ... ou presque. Rien ne peut paraître que ce qui a été visé par la Wilhelmstrasse. Les Allemands n’osent pas parler tant ils sont espionnés les uns par les autres. Encore moins osent-ils écrire.

Après Berlin, nous avons vécu deux jours à Hambourg puis traversé la Hollande, la délicieuse petite ville d’Arheim et un matin venteux nous nous sommes embarqués dans le petit port hollandais de Flissingen pour la traversée la plus mouvementée de la mer du Nord.

La mer était si mauvaise que le bateau après avoir ballotté pendant plus de six heures, est arrivé à Harwich, un petit port du Norfolk une heure et demie après que le train spécial devait partir. L’horaire étant bouleversé, il nous a fallu plus d’une autre heure et demie pour rallier Londres que j’ai retrouvé avec un plaisir vraiment ému.

Nous avons séjourné à Londres du 2 avril jusqu’à la moitié du mois de mai. Le joli mois de mai nous a pris sur les bords de la Tamise. Ma mère, qui cause très bien anglais, se trouvait plus à l’aise à Londres, quoique son voyage allemand lui ait fait beaucoup de plaisir.

Je viens d’écrire à mon ami Charles Bird, une suite documentaire qui pourrait être ajoutée à cette lettre-ci qui est pour toi : ce que j’ai fait pendant mon voyage à Londres, les théâtres que j’ai visités. Pas au courant des acteurs et des rues du Royaume Uni, l’énumération n’aurait pas d’intérêt pour toi.

Cependant il doit y avoir une chose que tu connais et que j’écris à Charles Bird : j’ai vu dans Regent Street le plus merveilleux film en couleur qui puisse faire plaisir à quelqu’un qui pendant trois années n’avait pas pu se rendre compte des progrès du dessin animé, j’ai vu “Snow White and the Seven Dwarves” qui a paru au Marignan sous le titre bien moins joli de "Blanche Neige et les Sept Nains". Quelle jolie chose. Si tu as l’occasion va le voir. C’est une merveille. Malheureusement il paraît, m’a dit l’ouvreuse du Marignan (qui le passait en exclusivité), que la version française est beaucoup moins jolie. En tout cas sûrement la foule est différente et rien ne peut remplacer l’enthousiasme communicatif de la foule anglaise.

Que te dire de mon voyage à Londres si ce n’est qu’il a été enchanteur. Et puis c’était mon second séjour. J’avais déjà le droit de ne plus me considérer comme un étranger. Look at the Foreign... Je connaissais les lignes de métro. Je savais déjà où étaient les théâtres et les grands magasins, et la banque. Je comprenais ce que disait le policeman ... Quelle merveille... Pense donc, un rêve de gosse ... réalisé.

Le jour du match Angleterre-Ecosse, je déjeunais dans un “Lyon’s” près du grand Dominion-Cinema, le cinéma le plus moderne d’Europe. J’avais une cravate quadrillée rouge sur rouge et bleu, dans le genre de ce qu’on appelle là-bas “Club-tie”, cravate du Club. La petite au napperon blanc et blanc bonnet qui me servait n’a pu résister à la fin du repas à me demander:

- Vous êtes arrivé depuis longtemps?

Je pensais qu’elle avait peur que je gronde pour m’avoir fait attendre et je réponds :

- Oh, non. J’étais là juste à midi.

Ce n'était pas du tout à ce qu’elle voulait savoir:

- Oh, non, je veux dire à Londres.

J’étais vexé, je pensais qu’elle voulait dire “vous parlez si mal qu’il ne doit pas y avoir longtemps que vous avez débarqué”. J’ai répondu d’un air bourru (ou qui voulait l’être):

- Ca fait déjà un mois ...

- Yes, sorry, ce n’est pas ce que je voulais dire. Vous ne venez pas d’Ecosse pour le match?

Venir d’Ecosse ... moi ... Comme j’étais flatté. Non je ne venais pas d’Ecosse. C’est ma cravate...

- C’est à cause de votre cravate. Vous avez les couleurs du Club.

Ce n’était pas mon accent, c’était ma cravate. Il faut croire que les deux devaient bien aller ensemble. J’ai dû lui donner six pences de pourboire (presque trois francs).


Le plus beau rêve a une fin. Après avoir calculé le plus juste possible, rabioté les jours qui pouvaient être accaparés, demandé et obtenu une prolongation avec l’appui de la rue Marbeuf (Air France), nous avons dû ma mère et moi - comme on dit dans les Trois Orphelines - prendre le chemin du retour.

Ce jour-là, Londres s’était habillé de printemps. Il faisait un soleil charmant, nous sommes descendus pour la relève de la garde au Palais de Saint-James. Pendant une petite heure de dimanche matin, nous avons entendu les valses lentes des gardes écossais. Et puis il a fallu retrouver le sombre hall de Victoria Station et se glisser dans les jolis petits wagons bleus qui quittent Victoria chaque matin à 11 heures 15 sous le nom de “la Malle des Indes”.

Paris pour trois petits jours. Et puis la Bretagne pour un peu moins d’une semaine.

Même pour un temps aussi court, je n’ai pu rester dans cette vilaine ville qui s’appelle Saint-Brieuc. Je me suis évadé dans la petite île charmante de Batz, au large de Roscoff. Trois jolis jours entouré de sourires et d’auréoles blondes (ces choses-là ... ne s’écrivent pas) et le retour à Saint-Brieuc pour rencontrer monsieur Lebrun.

En général, les gens étaient endormis en Bretagne. On aurait dit des personnages d’une autre époque.

De Morlaix, j’ai téléphoné à mon brave ami (il a 65 ans) le vieux père Le Bihan qui est docteur à Carantec depuis quelque trente années.

- Je suis à Morlaix. J’irai vous voir demain matin.

Ils étaient juste en train de déménager les pauvres. Complètement effrayés.

- Non, nous ne pouvons pas vous recevoir. Nous sommes en plein déménagement.

- Mais ce n’est d’aucune importance. Juste vous faire une petite visite.

- Pensez donc. Nous n’avons même pas où vous recevoir.

On m’avait bien expliqué que le vieux docteur ne se rasait que rarement. Que pendant tout l’hiver il laissait pousser ses cheveux. Et maintenant en plus de ça, la maison était en déménagement. La vieille insistait :

- Vous viendrez une autre fois. A votre prochain voyage.

Le docteur avait été très malade il y a six mois. Peut-être je ne le reverrai plus. Je tenais absolument à lui serrer la main. Alors tout à coup je me suis fâché :

- Écoutez donc. Maintenant je suis en France. La semaine prochaine je serai en Afrique. Peut-être je serai deux ans sans revenir. Demain matin au car de 11 heures j’irai juste vous dire bonjour pour quatre minutes. Impossible de quitter la Bretagne sans vous avoir revus.


Et la bonne femme effrayée ne trouvait plus d’argument. Elle attendait, figée, l’inévitable catastrophe.

Le lendemain j’ai pris le car de Morlaix qui remonte joliment la rivière jusqu’au vieux Château du Taureau où tant de gens illustres ont été enfermés. Le conseiller municipal socialiste, un certain Guilloux, m’a fait une charmante conversation sur les beautés de son pays en évitant de parler des beautés de son programme.

Et j’ai trouvé des gens tout heureux de me revoir. Le vieux Docteur avec son beau complet gris, avec une cravate et un col blanc. La vieille petite en robe noire de dentelles. Et ils étaient souriants. C’était le premier événement qui leur arrivait de l’extérieur depuis le début du long hiver.

Bien sûr, au bout d’un certain temps, on finit par s’endormir, on n’aime plus être dérangé. La moindre chose qui vous sort de votre petite manie de vie, survient comme un cataclysme.

Quand j’ai rejoint Morlaix le soir, le reste de la famille m’a demandé avec des yeux avides :

- Avait-il coupé ses cheveux?


Souvenirs des vacances 1938

Vieux Jean, vous souvenez-vous de nos deux séparations cette année?

Une première dans la foule, sur le quai de “Trocadéro”. Une rame de métro qui vous emportait à la vitesse V de ses 600 volts. Et la foule tout autour. Moi, sur le quai, waving the hand, et vous disparaissiez rapidement dans le tunnel. C’était la veille de notre départ pour Berlin.

Et le second départ. Pas le même genre du tout. Un départ idiot, démocratique et républicain. Une séparation toute entière stupide dans son modernisme douloureux.

L’impasse Thiers (à St Brieuc), avec un autre grand homme, monsieur Albert Lebrun. Autour de nous la foule, celle que Mirabeau appelait la “populace”. Comme elle était bête cette populace. Les gendarmes avec leur casque, les badauds, les grossiers venus de l’intérieur pour voir le Président. Les gosses, les bonnes, les ouvriers endimanchés. Pas même le Faubourg Saint-Antoine de la “Débâcle”, pas même le souriant rigolo de la Foire de Neu-Neu, mais la foule idiote et ridicule qu’on peut rencontrer seulement en province. Dans toutes les Provinces, de quelque Nation qu’il s’agisse.

Il y avait là, Henri avec sa barbe noire. Peut-être semblait-il plus badaud que les autres encore. Et au milieu de ce mélange à connotation doucement républicaine, démocratique et prolétarienne, j’ai eu cette grande satisfaction, mon cher vieux Jean, que vous avez voulu m’embrasser comme un fils, qui s’en va très loin, plus loin qu’une destination, plus loin même qu’une date, quelque part d’incertain comme de l’inconnu.

C’est une chose infiniment douce et amère tout à la fois que de partir. L’abandon c’est dans la vie comme dans l’amour, une sensation et très douce et un peu douloureuse.

On a l’impression de vaincre un événement, un destin, de changer presque de force le cours normal de son existence. Le départ est comme une victoire sur soi-même, qui a pour cause l’irrésistible attrait de l’inconnu qui rarement déçoit et pour récompense un contentement sincère provenant de cette sensation de liberté que seule peut procurer l’absence de préjugé, de convenance et même de devoir. Voilà ce qu’un éternel voyage à travers la terre et les hommes abandonne à tous ceux qui vivent amoureux du hasard.

Ce nouvel état d’esprit qui existait chez moi en germe depuis longtemps a entraîné, et je le regrette infiniment, une sorte de frottement un tout petit peu douloureux avec ma très chère maman, à mon dernier retour en France. Quant à mon vieux papa, il aurait été fou s’il avait pu le deviner. Pourtant maman a pu se rendre compte de la facilité avec laquelle je me suis fait des amis, à Berlin ou en Angleterre ou à Paris.

Chacun a sa façon particulière de jouer son violon d’Ingres. Il ne faut pas contrecarrer l’action naturelle d’un jeune homme qui suit sa propre impulsion vers une satisfaction qui lui réussit.

On croit, c’est vrai, que parce qu’on a vu, causé, regardé, visité, comparé, que les autres, tous les autres que l’on connaît en ont fait autant. On s’imagine pouvoir parler librement et très vite on se rend compte que les autres ne comprennent plus le langage que vous parlez.

Ça a été un peu le point brumeux de mes dernières vacances...






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