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VACANCES EN FRANCE Été 1935 |
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Visite à mon frère Tugdual au Monatère du Mesnil Saint-Loup
Un simple croquis, disait Napoléon, renseigne mieux qu’un long discours. Pour illustrer encore l’impression que m’a laissé la Bretagne, je peux choisir cet exemple de l’arrivée au monastère de mon frère Tugdual. Quittant les bords du Rio-de-Oro, un jour de 1935, le Maure qui m’avait accompagné à la barque qui emmenait les rares passagers qui prenaient à cette époque le petit rafiot espagnol vers les Iles Canaries. Vieux petit vapeur. Une cheminée. Cinq cabines. Toujours un gros commandant. Des espagnols souriants, comme tous l’étaient. Le Maure à barbiche noire. Salut d’adieu. Salamalecs. Que Dieu et Allah te garde. Le Maure selon la coutume me donne l’accolade sur les deux joues. Les jours passent. Sens près de Paris. Autorail jusqu’au Mesnil-Saint-Loup. Monastère. Vieille clochette de bronze. Portail qui grince. Le père portier se présente. Crâne rasé avec couronne de cheveux. Je me présente. On m’attendait. Les petits yeux vifs du père portier brillent d’une joie polie : - Vous êtes le frère du Père Bernard... Entrez. Entrez vite... J’étais moi-même heureux. Retrouver une sorte de famille. Mon frère et les amis de mon frère. Les amis de nos frères sont nos frères. Le frère portier me prit par les épaules dans ses mains larges et travailleuses et il me donna l’accolade sur les deux joues. Le même geste, à quelques jours d’intervalle. L’un par un Musulman, l’autre par un Chrétien. Pittoresque. J’aime tant la philosophie des Maures. Le geste qui me les rappelait, avait achevé de me gagner. En Afrique, quand on reçoit des étrangers, qu’ils soient des amis ou non, on les reçoit avec empressement. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Au désert, nous avions peu. Mais on peut toujours donner son amabilité, son sourire, créer un home autour du voyageur. Faire un effort pour le mettre à son aise. Créer une ambiance dans laquelle il ne se sente plus étranger. Manœuvrer pour que très vite, il ait l’impression de vivre au milieu de vous depuis des éternités. C’est d’autant plus facile que c’est moins engageant puisque les voyageurs ne séjournent que très peu de temps parmi vous. Un raseur, un crampon peut à la rigueur se mal recevoir. Mais on peut accorder toute l’amabilité que l’on souhaite à un inconnu qui passe quelques minutes parmi vous et qu’on ne reverra peut-être jamais plus. Je suis entré avec joie dans le Monastère. - On va vous présenter au Père Supérieur. C’est un grand honneur que d’être présenté au Père Supérieur. Mais j’avais fait cinq mille kilomètres pour voir mon frère. - Est-ce que je ne pourrais pas dire bonjour au Frère Bernard? - Après. Après s’il vous plaît. On va vous présenter au Père Supérieur. Asseyez-vous là, je vous prie mon frère. Il m’appelait “mon frère” c’était touchant. “Là”, c’était un parloir à mur blanc comme il y en a dans toutes les communautés. Le Père supérieur. Un air très intellectuel. De jolis yeux bleus. Il avait dû être très bien dans sa jeunesse. Qu’est-ce qu’on m’a dit? Ancien officier. Guerre. Très intelligent. Le Frère Bernard le suivait de quelques instants. Mon frère... Cinq mille kilomètres. Trois années que je ne l’avais pas vu...
Tugdual
alias frère Bernard, distant. Un sourire de curiosité
sur les lèvres, mais rien qui vienne du coeur, rien de
spontané. Un peu endormi? Perdu dans ses mystiques.
Rêvant. - Alors mon vieux, comment ça va, depuis le temps qu’on ne s’était vu? - C’est l’heure du déjeuner. Onze heures et demie. Si tu veux venir. Nous causerons après. Nous aurons un quart d’heure. Mon caillou dans la mare n’avait guère ramené que de la tourbe. “Nous causerons après” Après quoi? Après le déjeuner? Nous aurons un quart d’heure? ... Mais je viens de faire cinq mille kilomètres. J’ai juste vingt-quatre heures à passer ici. Il faut en profiter. Demain je serai loin. Et pour longtemps. Maintenant que je suis là, causons. C’est le moment. Réfectoire. Un vieux qui lit des évangiles en latin. Le Bénédicité. Lecture en français. La vie de Saint François de Sales. Lecture sur un seul ton. On dirait qu’il lit de l’Hébreu en mangeant du fromage de gruyère. Mais quand ce sera fini, je vais pouvoir parler à mon frère... Mon voisin, en chuchotant tout bas, me tend de nouveau un plat. Je comprends qu’il veut me dire: - Voulez-vous des haricots? Alors je souris, comme un imbécile qui ne sait pas parler la langue des gens avec lesquels il se trouve. C’est une chose qui m’est arrivée si souvent dans les pays où j’ai voyagé. Au moins chez mon frère, il me semble que nous parlions français autrefois. Je sais parler français. Le petit moine interrompt mes "maugréments" intérieurs. Il sourit toujours. Il a une bouteille à la main. Il me tend la bouteille. Je comprends qu’il veut m’offrir du vin. Alors je tends mon verre. Et nous sourions l’un et l’autre en branlottant la tête. Nous remuons la tête et nous sourions. Nous faisons la conversation rien que par des sourires. Nous devons avoir l’air parfaitement intelligents. J’ai quitté sans regret ce Monastère d’une autre Époque...
28 juillet 1935 Toulouse Ma chère Maman, Je suis à Toulouse, rentré au milieu de tous mes amis et très bien reçu comme tu le penses. J’ai repris mon service au poste, pour remplacer des amis en vacances et en attendant que le père Le Bras qui est lui aussi en congé soit rentré. Alors à ce moment-là je pense partir vers le Sud.
La
place que je voulais au Maroc n’est pas à prendre,
celui qui la détient veut la garder et il a pris seulement
un mois de congé pendant que nous étions en
Angleterre. A Casablanca pas de place disponible pour cette année.
Tous très contents de leur situation la conserve. Un poste d’opérateur à Dakar à la Station Fixe qui peut-être me tenterait. C’est une question de loyer et de la prime de résidence qui peut me décider. La vie est élevée à Dakar, mais c’est une ville plus intéressante que St-Louis. Un poste d’opérateur à la Station Fixe de St-Louis dans les mêmes conditions de travail qu’à mon dernier séjour, mais avec une solde augmentée. Je ne pense pas profiter de ce poste-là quand même parce que Fichou est ici avec sa femme et désire beaucoup retourner à St-Louis. Je sais qu’il y sera bien, il vient d’y passer trois années. Enfin, un poste d’opérateur à Port-Etienne, également dans des conditions d’appointements améliorés. Et peut-être je me déciderai à partir là-bas pour quelques mois si je le peux. Le climat est excellent, plus sain même que la vallée de Toulouse, si humide. La vie y est très bon marché et les loisirs pour le sport et la lecture sont nombreux. Je pourrais terminer des études que j’ai en cours, ce ne serait pas du temps perdu. J’ai déjà commencé mes études d’allemand. Je n’en suis qu’au début, on ne peut pas savoir ce qui arrivera, mais je pense que tout ce que j’ai appris jusqu’ici me servira. Tu sais que depuis mon arrivée à Toulouse je regrette vraiment la cuisine Anglaise... Ça a été très court, mais je conserve un vraiment bon souvenir de notre voyage anglais. Je n’ai pas non plus écrit à nos vieilles sorcières comme tu dis, mais il faudrait tout de même bien faire un petit mot pour connaître le résultat de l’examination de ce pauvre Val Billeter, qu’on avait ajourné de huit jours. Il faut que je le fasse un de ces jours. A
bientôt chère Maman et porte-toi tout à fait
bien pour notre prochain voyage.
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