SAINT-LOUIS du Sénégal

1933



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Saint-Louis,

11 août 1933

Je viens d’être nommé à Saint-Louis. C’est une station de liaison entre Paris et Buenos-Aires. Elle est très importante et la plus richement équipée du réseau.

Parti de Dakar au milieu du mois il fallait que j’aie de l’argent pour régler mes dépenses sans demander d’avance, ce que je n’aime pas du tout.

Ici nous habitons en Mauritanie, dans le sable à 4 kms de St Louis entre le fleuve Sénégal et la mer. Il m’a fallu comme mes amis, acheter un cheval, qui est le seul moyen pour se rendre en ville. Il me fallait de l’argent et j’étais bien heureux d’en avoir.

Mes études d’anglais en sont maintenant aux traductions des œuvres de ce monsieur Shakespeare. Vous savez aussi que je suis, par atavisme probablement, très calé en cosmographie. Avec un de mes amis ici, nous avons construit, avec de superbes longerons en aluminium provenant d’un ancien hydro, un méridien et une lunette méridienne. Je connais maintenant toutes les principales constellations et pourrais m’orienter au mieux. Ceci me servira à passer l’examen de navigateur à mon retour en France.

Les constellations changent nettement de ce que vous pouvez apercevoir en Europe et même de ce que j’avais déjà étudié dans le Maroc du Nord.

Nous avons fabriqué un épervier pour prendre notre poisson directement dans le Sénégal. Presque à chaque coup, on est assuré de prendre quelque chose. Tant que nous nourrissons nos chats avec du poisson frais, les chats nous défendent des souris et boulottent les cafards. Les chiens nous défendent en partie contre les chacals.

Nous allons construire un hydroglisseur sur le Sénégal, du moins c’est en chantier.

J’ai un très bon petit cheval blanc gris avec une longue queue qui traîne presque à terre. Il galope très bien et très rapidement.

La température très élevée comme tu le dis par rapport à notre latitude de 48° nord est ici de 27 à 33°centigrade. Nous sommes situés par 15°54 Nord. Donc au-dessous du Tropique du Cancer, de sorte que nous avons eu le soleil exactement à la verticale au-dessus de la tête le 20 juillet dernier. Pendant une huitaine de jours à midi, il n’y avait aucune ombre, le soleil tombait exactement droit.
Mais par le fait de notre position au bord de l’Océan et adossé au fleuve Sénégal, la température est très aérée et parfaitement supportable.

Depuis deux mois que je suis ici, je ne me suis servi que d’une sorte de complet, le maillot de bain. C’est tout ce que nous portons ici, même pour travailler au poste. Je n’ai pas mis de chaussures depuis le 14 juillet.

Nous vivons entourés de chacals, d’autruches et même de jolies petites biches. Nous n’avons pas du tout de chameau.

J’aurais beaucoup désiré voir les lions, mais il faut remonter très loin le Sénégal et je n’ai pas eu le temps jusqu’ici. Il faudrait au moins six jours.

Sur la côte en face de la station, on trouve quelques singes et près du hangar d’avion, des pélicans.



14 novembre 1933

J’apprends que le village près de la hore que les Indigènes appellent le Guet N’ Dar est le moins sûr de tous les groupements indigènes de la région. C’est le premier village qui existait ici bien avant la venue des Français. Il devait autrefois être situé à l’embouchure du Sénégal. Depuis le fleuve s’est reculé.

Un agent de police, quoiqu’il soit nègre, ne peut se montrer à Guet N’Dar, et l’on m’a assuré que si un blanc brutalisait une femme de Guet N’Dar, tous les indigènes viendraient immédiatement et le tueraient à coups de couteau et de matraque.

La police ne viendrait pas enquêter parce que c’est une armée qui serait nécessaire et cela ferait très mauvais effet d’employer la force.

J’aime ces gens-là.



15 novembre 1933

C’est l’époque où les indigènes remettent en état leurs barques. Charpentées de planches mal jointes, calfeutrées d’étoupe et peinture. Grosse animation.

Quand le bateau est peint la nuit, on l’entoure d’un filet de pêche suspendu par piquet à un mètre, pour empêcher gosses et bêtes d’aller s’y frotter.

Remarque. Pas une seule fois, je n’ai vu de ces peintures fraîches dont les teintes ne soient pas parfaitement choisies. Entre autre, un vert d’eau délicieux pour la coque, merveilleux de précision. Le rouge qu’ils emploient est foncé, un rouge bordeaux très distingué et pas choquant le moins au monde. La bordure du calfeutrage en toile qu’enveloppe la paille serrée est peinte généralement en jaune aux extrémités du bateau et en noir dans la longueur. Cette barre noire est ce qu’il y a de moins bien, mais je pense qu’elle s’explique par le fait que cette bande est presque continuellement dans l’eau et que ce noir qui comporte un peu goudron, résiste mieux.

Je finis par trouver les jeunes oualoff jolies. Leur petite mèche tressée qui supporte la pince d’or à la hauteur de l’œil donne vraiment du chic.

Ce que je préfère serait les femmes oualoff et les hommes maures. Mais vraiment les femmes maures ne sont jolies que de loin par la forme statuaire que leur donne le voile bleu dont elles s’enveloppent.

Cependant il faut que je fasse exception pour une jolie petite mauresque de la Gartoute. Je dirai son histoire un de ces jours.

Les races des vaches tiennent à moitié de la race Durham anglaise et du Buffle africain.

Du buffle par les cornes, grosses, longues et dirigées vers l’avant après un départ légèrement demi-arrière. Par une grosse bosse, souvent molle, à la naissance du cou, entre les omoplates.

Du Durham par l’épaisseur du corps comparée de la ligne du dos à la ligne du ventre, et par l’importance de la panse entre les jambes de devant, souvent molle et vide évidemment.

Elles tiennent aussi de la vache bretonne mais seulement par une manifestation de l’aridité du sol sur lequel elles vivent l’une et l’autre. La caractéristique en est une apparence de peau montée sur un squelette. Un animal empaillé pour lequel on aurait oublié le rembourrage. Surtout visible pour les os du bassin, arrière par conséquent. Proéminence sur la croix du bassin et retombée en ballon sur les reins. Seulement la vache bretonne est plus petite, moins large et de ventre moins haut. La vache africaine est plus large, plus haute de ventre et de poitrail, mais l’aspect comparé, squelettique est semblable.

Leur vache ici à Saint-Louis est excellente et donne un litre de lait par jour.

Les ânes sont très curieux, surtout par le fait qu’ils sont tous ou presque de la même couleur qui est roux clair avec une croix noire sur le dos, cou, queue et omoplates.

Quelque fois cette barre de croix se prolonge jusqu’aux jambes. Cette forme des petits ânes “crucifiés” m’avait tellement frappé qu’entre le cimetière nègre et le village de Guet N’Dar, j’avais pris le rassemblement d’asinus qu’il y a continuellement, pour un élevage d’ânes. C’était possible à cause de la couleur roux clair vraiment uniforme et de cette croix noire si caractéristique.

J’ai appris depuis que ces ânes sont apportés au dépôt de Guet N’Dar pendant la durée du séjour de leur propriétaire à Saint-Louis. Par conséquent ils proviennent de toutes sortes de régions de la Mauritanie, depuis l’Océan jusqu’aux rives du Sénégal-Niger. Donc l’uniformité de leur race “crucifiée” est bien homogène.

Leur taille m’a paru plus haute que les bourricots de Tanger. Et leur couleur moins gris blanc. Ils semblent à la vérité plus racés que les ânes du Maroc. On leur donne sans hésitation la dénomination d’âne alors qu’au Maroc, on serait tenté de les appeler bourricot.



Saint-Louis du Sénégal

20 novembre 1933

J’ai été le témoin d’un curieux enterrement nègre cet après-midi et, comme toutes les choses un peu étranges, elle arriva complètement par surprise.

Le long du Sénégal, un splendide pélican blanc avait retenu mon attention à tel point que j’avais traversé des mares sales pour m’approcher du bord et regarder cette merveilleuse bête nager doucement sur la rivière pour atteindre, pensais-je, l’autre rive.

Soudain retournant mon regard vers les sables, j’aperçus un curieux nègre bien habillé d’un manteau bleu et de son chapeau rouge, portant cependant une pelle sur l’épaule. Son apparence décidée m’étonna et, le regardant, je vis à quelque distance dans la même direction, mais un peu derrière lui, la plus étrange chose que j’aie jamais vue.

Un homme, un nègre, en grand habit d’apparat, portait dans ses bras le corps de, peut-être, son propre fils. Je voyais le pauvre cadavre du mort, bras et jambes se balançant. Derrière, il y avait une vingtaine de personnes, des hommes seulement, tous en grande tenue de fête.

Arrivé à une certaine distance, quelque part dans le cimetière nègre, l’homme posa dans le sable le corps encore souple.

Alors celui qui portait la pelle commença à creuser le sable. Toutes les personnes atteignirent l’endroit. Je n’osai pas approcher. Je ne pus tout bien voir mais je pus deviner facilement.

Quand le trou fut creusé d’une cinquantaine de centimètres, quelqu’un prit l’enfant et le mit dans la tombe. Sans rien mettre dans le fond ni sur lui. Alors six ou sept hommes aidèrent avec leurs mains à recouvrir le corps de sable. Cependant d’autres hommes disposaient des branches dans le trou autour du corps. Et peu à peu le corps disparut sous le sable. Ensuite les hommes déposèrent un filet de pêcheur sur la tombe en le fixant tout autour avec des branches de manière à effrayer les oiseaux, les corbeaux et les éperviers.

Ceci terminé, un homme, plus vieux que les autres, prononça quelques prières et toutes les têtes s’inclinèrent un moment. Puis, se relevant tout le monde retourna vers le village et je remarquai un sourire sur les lèvres de chacun.

Pas une femme à cette manifestation. Tous ces nègres avaient l’air si jeune et si peu intelligent. Ils ressemblaient à de grands enfants, rien de plus.

Ils étaient loin de la sculpturale beauté des hommes Maures.



Esprit critique...

«Vous êtes toujours en train de critiquer». C’est ce que vient de me dire mon ami cet après-midi en revenant de l’atterrissage de Vuillemin. C’est vrai. Je suis très content qu’on me l’ait dit. J’ai certainement un esprit critique et c’est une des grandes qualités qui rapporte tant d’argent à celui qui le possède en ce qui concerne les livres, le théâtre et l’art. Alors je suis heureux de cette remarque.

En réalité cela n’a pas été dit comme un compliment mais comme un reproche, cet après-midi-même, alors que nous étions allés voir l’atterrissage de Vuillemin.

Le Tout Saint-Louis était là. Tous les “hauts gradés” avec leurs uniformes stupides et leurs pantalons poussiéreux en bonne toile.

Pas une des femmes présentes sur le terrain d’atterrissage, n’était bien habillée. Pas la moindre distinction. Tous des provinciaux! Dio Mio! Pas le moindre tissu de qualité, pas une ombre intéressante : tout provenait des Galeries Lafayette ou de quelque autre Grand Magasin. Quelle ville vraiment provinciale! Remplie de fonctionnaires et de militaires. C’est vrai : Saint-Louis et Dakar sont surtout un rassemblement de fonctionnaires et de militaires. Ne suis-je pas moi-même un vulgaire fonctionnaire, sans l’être officiellement?

Il y avait bien une jolie femme dans cette journée, une délicieuse blonde aux cheveux légèrement retenus en arrière par un petit chapeau légèrement penché sur la droite. Elle portait un ravissant manteau de flanelle blanche bien coupé. Mais la toile n’en était pas de grande qualité - probablement expédié par un magasin de France. Le pire, c’est qu’elle portait des sandales bien trop grandes pour ses pieds, exactement du même modèle que ma chère petite amoureuse portait sur la dernière photo. Ce détail achevait tout parce que ce n’était pas de sa faute, elle avait essayé d’être jolie et agréable mais il n’y avait pas, à mon avis, de boutique ni de succursale à Saint-Louis capable de l’habiller...

Quel repos merveilleux de regarder, après cette triste exhibition, une toute simple photo de Polly Davis avec le très élégant André Brulé dans une pièce du Théâtre Marigny. Quel chic il a! Quelle élégance elle montre!

D’après ce que m’a dit mon ami ce soir, je suis trop critique! Oh! mais quel compliment. Ne vous excusez pas mon ami. Non. Je garde tout, et j’en suis très content.

Sa réflexion, sans qu’il l’ait voulu, me fait autant de plaisir que celle de ma femme de service hier. Parlant de mon linge, elle m’a dit avec un sourire particulier de satisfaction : “Oh! Votre linge à vous! C’est pas comme celui de ces quatre autres messieurs”. Venant d’une telle personne, cela m’a rendu très heureux.

Sans trop de prétention, on peut dire après ces deux réflexions que “la vérité sort des bouches innocentes”.





26 janvier 1934

Aujourd’hui, en plein midi, je songe devant ma petite maison de Saint-Louis à cette merveilleuse sensation produite par le fleuve : le Sénégal entre ses deux rives.

Au loin des palmiers et des cocotiers. Plus près, tout près de moi, l’herbe séchée, encore un peu verte. Mais entre ces deux natures, il y a l’eau, l’eau bleue qui paraît si fraîche sous la chaleur de midi.

En même temps, je vois en imagination ces images que j’ai l’impression de voir en réalité. Du sable, du sable, du sable... et du soleil, du soleil, du soleil : rien que ces deux éléments pour tout paysage. Et puis je vois la rivière ici, le Sénégal d’hiver, plus bleu et plus pur que le sale Sénégal d’été.

J’ai eu vraiment de la chance de venir dans ce pays, si proche de la rivière et de la mer, au lieu d’être obligé de vivre plus loin, vers l’est à l’intérieur du Sahara dans les sables, les sables, les sables.

J’aime tant la mer.

Les couleurs sont les magiciennes de ce pays. Les couleurs ont, d’une autre façon que les couleurs espagnoles, cet aspect naturel que j’avais remarqué en avion.

Les bateaux primitifs eux-mêmes voguant sur le Sénégal sont couverts de couleur. Les nègres n’ont pas le sens des couleurs, pas plus que de l’art. Et pourtant, j’ai remarqué depuis longtemps qu’ils emploient pour leurs bateaux des couleurs parfaitement choisies pour se marier avec le paysage et s’accorder avec tout l’ensemble.

A part ça, leurs vêtements sont stupides et inadaptés. Des vêtements ont été importés dans ces territoires par des Européens. Mais il est évident que ces pauvres sauvages (pour employer l’expression de Robinson) ne sont pas habitués à s’habiller. Leur tenue naturelle est le “pagne” ou la nudité. La civilisation ayant atteint ces hommes, a apporté avec elle le besoin de ne pas être nu, d’être fort, d’être important. Et puis, pour ressembler aux Français, ces nègres ont adopté pour les chefs, “les premiers”, le vêtement européen. Sans chaussure cependant. C’est compréhensible d’ailleurs : les chaussures ne permettent pas de marcher dans les sables et surtout par la grande chaleur qu’on trouve généralement ici.

Moi-même, dès que je le peux, j’enlève mes chaussures et je laisse à l’air, l’air libre, mes pieds bien plus à l’aise ainsi que dans des chaussures de cuir. Mais de la même façon, je suis bien content de remettre ces chaussures dès que le temps se rafraîchit. C’est-à-dire fréquemment pendant les soirées d’hiver. Car si, en Afrique, les journées sont très chaudes, les nuits peuvent devenir brusquement froides après le coucher du soleil.

Pour poursuivre ce que j’écrivais, les vêtements des “premiers”, des “chefs de village” ont été des vêtements européens plus ou moins adaptés, par exemple un chapeau de paille avec une tenue de soirée ou une redingote.

Après cette période, qui marque la première conquête, d’autres hommes ayant à voyager au nord de la Mauritanie, rencontrèrent des Maures. Ils étaient couverts et vêtus, à cause du vent fort et de la fraîcheur des nuits, d’une pièce de coton bleu rectangulaire avec un trou au milieu pour la tête, une moitié de tissu devant, une moitié derrière. Immédiatement, les nègres adoptèrent cette tenue mais en tissu blanc au lieu de bleu.

C’était une erreur, car cette étoffe était de très mauvaise qualité et donc toujours laide et sale. Ça me rappelle mon temps de soldat où le coton ordinaire des chemises militaires était si vite sale.





9 février 1934

Ce n’est pas bien difficile de comprendre pourquoi les sauvages aiment tant les miroirs et le verre. Dans tous les guides de voyage on recommande d’apporter dans ses bagages une importante quantité de miroirs qui font la grande joie des populations sauvages.

On pense très simplement que c’est parce que ça brille. Les sauvages aiment tout ce qui brille. On ne découvre la vérité que lorsqu’on est allé sur place.

Les femmes sauvages sont vraiment très élégantes. Leur principal ornement se trouve dans leurs cheveux. Les plus riches d’entre elles y posent des pièces d’or ou des articles de fantaisie. Elles ont des tas de besoins pour leurs cheveux.

Elles sont aussi préoccupées par le rouge qu’elles mettent autour de leurs yeux et par le noir qu’elles mettent autour de leur bouche.

Il est facile de comprendre le plaisir qu’elles ont, en se voyant dans un miroir et c’est la raison pour laquelle elles en ont tant besoin.

Il n’est pas nécessaire de vivre dans des pays tempérés pour trouver des femmes élégantes, et certaines femmes mauresques sont, vraiment, tout à fait délicieuses.





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